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Migration clandestine : Lampedusa, la fin d’une romance ?

 

La belle italienne qui ensorcelle les «harragas» semble avoir perdu de son charme et de son attrait. C’est pourquoi ils sont de plus en plus nombreux à se rabattre aujourd’hui sur d’autres destinations et circuits qu’ils considèrent plus sûrs. Témoignages.

La longue et passionnante histoire d’amour qui liait les migrants tunisiens à l’île italienne de Lampedusa compte-t-elle ses derniers jours ? Est-ce le début de la fin d’une romance qui avait, des décennies durant, fait des heureux et beaucoup de malheureux ?

Serions-nous face à un remake de l’inoubliable chanson française de Hervé Villard «Capri c’est fini» (du nom d’une autre… île de la Péninsule) qui avait fait un foudroyant tabac dans les années 70 ? Voilà des questions qui méritent d’être posées et qui pourraient aboutir à la conclusion que la page Lampedusa est en passe d’être tournée, un souvenir à jeter aux oubliettes. Pourquoi ?

Primo, parce que les autorités italiennes sont en train de relever le défi, voire le pari si cher au gouvernement Meloni de mettre fin à l’invasion de la migration irrégulière. Et cela, en verrouillant tout le littoral sud de l’Italie, d’où d’ailleurs une baisse sensible de 45% des arrivées en 2023 (par rapport à celles de 2022), révèlent des médias italiens qui font état de la montée vertigineuse (+154%) du nombre des migrants subsahariens, contre une diminution de 4,5% des migrants tunisiens.

Ceux-ci, rapporte le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (Ftdes), n’étaient plus que 258 à avoir atteint Lampedusa en janvier 2024, soit une baisse de 25% en comparaison de la même période de 2023.

Tous les moyens sont bons pour partir 

Secundo, les risques des traversées se sont considérablement accrus. En témoignent la fragilité de ces embarcations de fortune, l’omniprésence de navires de surveillance italiens et la fermeture, de plus en plus fréquente, des ports de la péninsule aux bateaux d’ONG dont la mission est de secourir les embarcations en détresse. Ce n’est donc pas un hasard si de nombreuses associations humanitaires d’Europe s’accordent à dire que «4 à 5 migrants sur 10 trouvent la mort au cours des traversées».

Tous ces facteurs ont naturellement fini par dissuader une bonne partie des candidats à l’aventure. Dans les quartiers populaires où ils sont légion, ils ont dû se rendre à l’évidence. «Adieu Lampedusa» lance avec amertume Ridha. K, 29 ans, de Raoued, lui, s’indigne que «le coût de la migration vers cette île ait considérablement augmenté pour atteindre le seuil de 10 mille dinars, avec les risques encourus et sans donc la garantie d’arriver à bon port. Maintenant, ajoute notre jeune migrant potentiel, je compte changer de boussole, en optant pour une nouvelle destination, l’île de Malte où on a plus de chances de réussir, comme l’ont fait dernièrement certains de mes amis».

Othman. C, 30 printemps, désabusé, est parmi ces dizaines de chômeurs qui vivent dans la marginalité à la cité populaire de Jebel Lahmar. De ses propos jaillit l’obsession de l’Europe. «En 2019, raconte-t-il, j’ai fait Lampedusa, mais l’aventure s’est hélas achevée en queue de poisson, lorsque nous fûmes arrêtés au moment même de notre arrivée. Après y avoir passé deux mois dans un centre d’accueil, on nous a expulsés vers la Tunisie. Trois ans plus tard, j’ai changé de cap, direction la Serbie, via la Turquie, avec l’intention de rallier ensuite la France. Là encore, chou blanc, arrestation à la frontière serbe et retour au bercail». Le temps d’oublier sa seconde déception et revoilà notre infatigable héros malheureux qui renfile son habit de harrag. «Oui, rugit-il, je ne fléchirai pas, jamais, puisque je projette d’aller, par voie terrestre, en Espagne, via le détroit de Gibraltar. Là où des Tunisiens m’ont assuré que les réseaux marocains organisant des traversées clandestines et sont très puissants et donc plus fiables et crédibles. Il suffirait seulement de payer 3 mille euros pour obtenir son bon de sortie vers l’Europe».

La route convoitée de Gibraltar

Il est vrai que d’après les chiffres de l’OIM (Organisation internationale des migrations), sur les 264 mille entrées clandestines signalées dans le Vieux continent en 2023 (contre seulement 190 mille en 2022), 50,5% l’ont été via l’Espagne par Gibraltar. Selon les mêmes statistiques, la tendance est également à la hausse à Malte (+125%) en Grèce (+94%) et à Chypre (+69%).

Il nous a été donné de constater que ces pays sont désormais dans le viseur des irréductibles harragas que rien ne semble dissuader. Otages de leur folie aventurière et chimères, savent-ils, au moins, que ces pays qu’ils veulent conquérir sont en train de copier l’exemple italien pour repousser les migrants, en durcissant leurs méthodes et en multipliant les restrictions, tout en renforçant la coopération et la vigilance aux frontières maritimes ? Savent-ils aussi que l’Espagne, elle, est allée plus loin, en finançant récemment la construction par le Maroc d’une deuxième clôture en barbelé haute de 7 mètres dans l’enclave frontalière de Mellila ? «Qu’ils fassent ce qu’ils veulent, ça ne me fait ni chaud ni froid», nous confie Samir. B, 29 ans, visiblement assagi, qui assure avoir juré de ne plus prendre la mer, après une première tentative qui a failli tourner au drame. «J’ai, se souvient-il, frôlé la mort dans une traversée en direction de Lampedusa, qui a coûté la vie à 76 des 87 clandestins de l’embarcation. J’ai été parmi les rares rescapés qui ont été secourus par un navire humanitaire». Et maintenant ? «Eh bien, répond notre interlocuteur, plus jamais ça. Aujourd’hui, je poursuis un stage de formation en maintenance industrielle dans un centre public, car il est vraiment temps de se raisonner, avoir les pieds sur terre et bâtir son avenir sur des bases sûres».

Possibilités de réintégration socioéconomique

Le cas de Samir n’a rien d’un acte isolé. Sous l’effet conjugué des moyens dissuasifs mis en place de part et d’autre de la rive de la Méditerranée, mais aussi de la peur, et à la faveur des possibilités concrètes de réintégration socioéconomique offertes aux jeunes tentés par l’émigration et aux groupes vulnérables, certains ont opté de rester sur le sol national. Pour ce faire, il est une adresse incontournable: le bureau régional de l’OIM créé par l’ONU, spécialement pour venir en aide aux marginalisés. Ledit bureau, qui possède déjà trois centres d’accueil à Médenine, Tataouine et Zarzis, plaide, entre autres objectifs, pour l’encadrement de ces migrants potentiels, le recrutement de volontaires, le financement de sessions de formation et l’intensification des séminaires et colloques de sensibilisation organisés avec la collaboration des ministères de l’Education, de la Santé, de la Justice, des Affaires sociales et de l’Emploi.

Dans la foulée, l’ONG tunisienne «Helma» (littéralement «rêve») est, a-t-on constaté, en train de faire du beau travail dans ce domaine. Financés par le ministère italien des Affaires étrangères dans le cadre de l’audacieux programme anti-immigration de six milliards d’euros lancé par Rome, les projets de cette association tout feu tout flamme constituent sans doute une bouffée d’oxygène tant pour les migrants refoulés que pour ceux qui sont encore obnubilés par l’obsession de prendre, un jour, le chemin du départ. Comme quoi l’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs.

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