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Ce qu'Ursula von der Leyen ne dira pas à Kaïs Saïed

 

La présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyen, sera dimanche à Tunis en compagnie de Giorgia Meloni, présidente du conseil italien et Mark Rutte, Premier ministre néerlandais. Pourquoi cette visite, qu’est-ce qui sera dit et, surtout, qu’est-ce qui ne sera pas dit.

 

Par les temps qui courent, les dictateurs ont le vent en poupe. Les grandes puissances les chouchoutent et font tout pour obtenir leurs faveurs. Fini le temps des leçons et de l’ingérence, elles n’ont plus leur place, même en façade, la realpolitik prime sur tout.

Même s’il n’est pas (encore) un vrai dictateur, Kaïs Saïed prend la droite ligne de ses homologues arabes et particulièrement son ami Abdelfattah Sissi, président de l’Égypte où l’on compte quelque soixante mille prisonniers politiques. En Tunisie, on en est encore à une trentaine, ce qui fait de Kaïs Saïed un président fréquentable sans problèmes pour les dirigeants de l’Union européenne.

L’intérêt pour la Tunisie n’est ni soudain, ni anodin. Les Européens, particulièrement ceux du sud, considèrent énormément la Tunisie et tiennent à sa stabilité. Sa fragilisation les menace directement.

Quand le pays a fait sa révolution, en 2011, l’Union européenne a été aux premiers rangs pour le soutenir. Quelque 1,6 milliard d’euros ont été décaissés en dix ans et 2,36 milliards d’euros engagés et contractualisés. On parle là de dons, de subventions, d’investissement et, surtout, d’appui budgétaire.

En sens inverse, la Tunisie a un besoin vital de l’Union européenne. C’est là où réside la majorité de sa diaspora, forte pourvoyeuse en devises, et c’est là où se fait l’essentiel de son commerce extérieur.

En chiffres, 67% des exportations tunisiennes vont vers l’Union européenne, alors que les importations ne constituent que 48%.

85% des investissements directs étrangers proviennent de l’Union européenne et la Tunisie compte, à ce jour, plus de trois mille entreprises européennes générant directement 350 mille emplois.

 

Forte de toutes ces données et de tout cet historique, Ursula von der Leyen viendra donc dimanche en véritable partenaire de la Tunisie et s’adressera à Kaïs Saïed en amie.

Et si elle est à Tunis, avec Mark Rutte et Giorgia Meloni, c’est pour essayer de convaincre cet ami de mettre de l’eau dans son vin et d’entamer le programme de réformes qu’il a soumis au Fonds Monétaire International (FMI).

Un programme de réformes qui aurait dû démarrer fin 2021 et aboutir à une série de crédits dont 1,9 milliard d’euros du FMI. Faute de quoi, le pays risque l’effondrement économique, comme l’a dit Josep Borell, chef de la diplomatie européenne, en mars dernier.

Sauf que voilà, Kaïs Saïed refuse mordicus le diktat étranger. Ses équipes du gouvernement ont beau mouiller la chemise pour obtenir l’accord, il agit à l’exact inverse. L’idée du président est que le plan de réformes va appauvrir le peuple, notamment en ce qui concerne la levée des compensations. L’autre idée est que le plan de réformes prévoit la privatisation de certaines entreprises publiques, ce qui est contraire à son idéologie plus proche du communisme soviétique que du libéralisme économique.

Kaïs Saïed étant ce qu’il est et faute d’avoir pu être convaincu par son propre gouvernement, l’Union européenne a dépêché plusieurs émissaires pour le pousser aux réformes. C’était un véritable défilé de ministres depuis mars. Le président tunisien est resté droit dans ses bottes. Vu l’échec des missions de tous les émissaires, Emmanuel Macron et Giorgia Meloni sont descendus sur le terrain. Le président français a appelé son homologue tunisien dimanche dernier et la présidente du conseil italien est venue en personne mardi dernier. Sans succès apparemment, puisque Mme Meloni semble avoir appelé au secours Mme Von der Leyen et M. Rutte pour une visite ce dimanche. Visite non prévue initialement dans les plannings.

 

Si l’Union européenne agit ainsi, presque en panique totale, c’est qu’elle ne peut pas se permettre une instabilité de la Tunisie, comme l’a dit un diplomate européen. La première à en payer le prix sera l’Italie et c’est pour cela que c’est elle qui fait tout pour que le pays obtienne son crédit du FMI.

Or le FMI refuse de décaisser la première tranche tant que la Tunisie n’a pas entamé ses réformes.

Plus grave encore, le crédit de 1,9 milliard de dollars est devenu caduc. Il a été calculé sur la base de prévisions faites pour les budgets 2022-2023, or on est déjà à la mi-2023 et tous les chiffres précédents sont devenus erronés. Le dossier doit donc être révisé et remis à jour.

En venant elle-même à Tunis, Ursula von der Leyen va tenter la mission de la dernière chance pour convaincre un président têtu, voire borné.

Pour « l’amadouer », elle va éviter tous les sujets qui fâchent, notamment ceux liés aux Droits de l’Homme bafoués et à la dictature naissante dans le pays. Il n’y aura donc aucune ingérence dans les affaires intérieures du pays. Pas un mot, non plus, sur l’indépendance de sa justice.

Elle évitera également de parler de ces milliers de Tunisiens débauchés par les Européens dans les secteurs médicaux, de l’ingénierie et de la restauration.

Elle évitera, enfin, de parler du soutien indéfectible donné aux islamistes durant les dix dernières années.

Si la Tunisie est dans la situation actuelle, c’est à cause de la politique désastreuse menée depuis la révolution laquelle était fortement soutenue par les Européens.

Bien entendu, il ne sera guère question du traitement inhumain des migrants tunisiens dans les centres de rétention italiens.

 

Conscient de tout cela, Kaïs Saïed agit avec une tête froide et ne semble pas voir le danger craint par les Européens, et notamment les Italiens.

Il n’est pas contre le crédit du FMI, en soi (si l’on se réfère aux déclarations de son ministre des Affaires étrangères), il est contre les mesures qui appauvrissent le peuple. Il veut donc obtenir le crédit d’appui budgétaire sans les conditions, c’est-à-dire sans les réformes.

C’est insensé ? Peut-être, mais Kaïs Saïed est sincère et croit fortement qu’il peut passer outre les réformes douloureuses et sauver le pays sans passer par la case FMI.

À entendre ses dernières déclarations, le président tunisien veut compter sur ses propres ressources tuniso-tunisiennes, mais aussi sur la restitution de l’argent spolié et qui dort encore dans les banques européennes.

Kaïs Saïed est un atypique comparable aux défunts Gueddafi et Castro ou aux actuels Lula et Ortega.

Partant, Ursula von der Leyen doit le prendre comme il est (elle n’a pas le choix d’ailleurs) et tout faire pour ne pas le froisser.

Réussira-t-elle ? Il ne faut pas trop parier sur ça, tous les émissaires européens ont échoué, jusqu’à Giorgia Meloni et Emmanuel Macron à qui il n’a offert que de belles phrases et son très rare sourire.

Depuis son élection en 2019 et son putsch en 2021, Kaïs Saïed a été toujours constant sur un point : il ne se laisse intimider par personne.

 

Nizar Bahloul


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