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Pour son dernier roman, Maher Abderrahmane dénude la société tunisienne

 

Le journaliste et écrivain Maher Abderrahmane vient de publier son dernier roman, intitulé La fille du tombeau ovale. Après trois romans en arabe (tous traduits en plusieurs langues) et deux ouvrages – l’un biographique et l’autre scientifique, consacré aux médias – Maher Abderrahmane signe ici son premier roman en langue française.

Publié chez l’éditeur français Le Lys Bleu, ce roman de 216 pages suit le parcours de Salima, une femme tunisienne excentrique, qui a choisi de vivre en rupture avec la société, ses traditions, ses coutumes et, surtout, avec ce que l’on appelle le politiquement correct.

 

Salima, une héroïne en marge

Contrairement à la majorité des femmes tunisiennes, celles du « moule », Salima arbore tatouages et piercings, fume, boit et multiplie les conquêtes masculines. Libertine, elle a même eu une expérience homosexuelle.

À travers les yeux de Salima, Maher Abderrahmane dénude « une société qui prétend être conservatrice, mais qui est pleine d’hypocrisie ».

Tout au long du livre, le lecteur suit la vie de Salima : son grand amour pour son père, ses relations conflictuelles et dénuées d’amour (CQFD) avec sa mère, qu’elle appelle par son prénom, Bakhta, ses études universitaires interrompues par une grossesse non désirée, mais assumée. À la vingtaine, Salima a un enfant naturel et doit affronter le regard pesant de la société, à commencer par son frère macho et son épouse soumise.

 

La société face aux femmes libres

La société tunisienne a un nom tout trouvé pour les femmes comme Salima : pute. Et c’est avec ce statut que Salima affronte la société tunisienne pour s’y imposer, contre vents et marées, assumant pleinement son excentricité, sa différence et son droit à disposer de sa vie comme elle l’entend.

 

Avec beaucoup de subtilité, Maher Abderrahmane utilise le personnage de Salima pour aborder la question de la virginité des filles (dont le vagin appartient à toute la famille, notamment au père, puis au mari), de l’hyménoplastie si répandue en Tunisie, de la maltraitance policière, de la vie associative, du militantisme féminin, des Femen et de leur brève expérience malheureuse en Tunisie, de la prostitution féminine, mais aussi masculine, du calvaire des mères célibataires, de l’inceste, de la drogue et du trafic de stupéfiants, et, plus émouvant encore, du suicide des jeunes et de l’homosexualité – notamment à travers l’exemple d’un jeune homme qui s’est suicidé en se taillant les veines après avoir été violenté par son père, qui venait de découvrir son orientation sexuelle.

On découvre, dans la foulée, comment le renseignement tunisien recrute des indics parmi les prostituées, comment la police étouffe certaines affaires ou transforme la victime en coupable.

 

Les médias dans le viseur de l’auteur

Si la vie politique sous un régime despotique est abordée très brièvement, Maher Abderrahmane consacre une part plus importante de son roman au rôle nauséabond des médias. À travers deux histoires vécues par Salima, l’auteur évoque le sujet des promotions canapé et la manière dont une prostituée de luxe peut devenir animatrice, puis star de la télévision. Ce même thème est décliné dans le milieu universitaire, avec des étudiantes qui courtisent leurs enseignants pour obtenir de meilleures notes – ou, à l’inverse, des enseignants qui font chanter leurs étudiantes.

Dans la seconde histoire, l’auteur décrit un patron-voyou d’un journal électronique, devenu homme de médias sur le tard, en parallèle de ses activités d’hôtelier et de restaurateur. La censure, les salaires misérables des journalistes, la pression politique, le populisme et la presse de caniveau sont évoqués en détail par un Maher Abderrahmane qui connaît son sujet sur le bout des doigts, puisqu’il est lui-même journaliste (à la Télévision nationale, puis à la BBC) et ami de plusieurs patrons de presse et journalistes (dont l’auteur de ces lignes).

 

Une psychanalyse acerbe de la société tunisienne

Pour chacun de ces sujets, et à travers des exemples d’une précision inouïe, Maher Abderrahmane fait une psychanalyse de la société tunisienne et de ses multiples contradictions. Avec amusement, il nous rappelle comment les Tunisiens font les 400 coups durant leur jeunesse, puis redécouvrent l’existence de Dieu à un certain âge, notamment lorsqu’ils sentent la mort approcher. Comment les mères et les tantes, jadis libertines, deviennent soudain pudibondes et sévères avec leurs filles et leurs nièces. Idem pour le machisme insupportable de la société :

« Certains d’entre eux se déclaraient laïques, voire athées, sous prétexte d’adopter une pensée de gauche. Pourtant, malgré ces convictions, ils s’opposaient en apparence à de nombreuses pratiques, conformément aux préceptes religieux, mais seulement lorsqu’il s’agissait des autres. En revanche, quand il s’agit de leurs propres actes, ils se montraient bien plus indulgents. Ils se saoulent, mentent, commettent l’adultère et trahissent leurs compagnons, tout en cherchant à coucher avec moi. Mais si leurs sœurs faisaient de même avant le mariage, ils seraient prêts à les renier, voire à les violenter. Je les connais bien, car j’étais très proche d’eux. », confie Salima.

 

À chacun sa Salima : les différentes lectures du roman de Maher Abderrahmane

 

Trois lectorats… au moins

Le roman de Maher Abderrahmane s’adresse à trois types de lectorat, peut-être davantage.

Le premier est constitué de ceux qui connaissent l’univers de Salima, c’est-à-dire les milieux médiatiques, artistiques et culturels, le café l’Univers – repaire de gauchistes –, la vie nocturne tunisoise avec ses bars, ses restaurants, et surtout le quartier de Lafayette. Pour ce lectorat, La fille du tombeau ovale ne révèle rien : le livre ne fait que raconter leur quotidien. Il peut même s’avérer ennuyeux, tant les exemples leur paraîtront banals.

Le deuxième lectorat est celui du Tunisien lambda, celui du « moule », qui découvre une Tunisie qu’il n’a jamais voulu regarder en face et dont il a toujours nié l’existence avec hypocrisie. La Tunisie de Salima existe bel et bien. Et il aura beau la traiter de pute, elle n’en est pas une pour autant. Elle est Tunisienne comme eux : elle aime, elle déteste, elle pleure, elle rit. Ils peuvent bien la rejeter et nier son existence, elle existera malgré eux. Son excentricité les dérange ? Eh bien tant pis, elle existera quand même.

 

Un troisième public, visé dès la première ligne

Le troisième lectorat est sans doute le plus intéressant – et il est fort probable que ce soit lui qui figure au cœur de la cible de l’auteur. Ce n’est pas un hasard si Maher Abderrahmane a choisi un éditeur français, contrairement à ses cinq ouvrages précédents, et s’il a rédigé ce roman en français pour la première fois.

Ce troisième lectorat est composé de lecteurs français, curieux de découvrir cette Tunisie cachée qu’ils ne connaissent pas. Pour eux – et pour les Occidentaux d’une manière générale – la société tunisienne est conservatrice, musulmane, rigide. Salima n’existe pas à leurs yeux. Avec La fille du tombeau ovale, Maher Abderrahmane leur dévoile une autre Tunisie, à travers Salima. Une Tunisie bien réelle, faite de femmes libres, d’homosexuels, de contradictions sociales et religieuses.

Si pour le premier lectorat, le roman peut sembler fade, et pour le second, dérangeant, il n’en est pas de même pour le troisième. Celui-ci sympathisera, dès les premières pages, avec Salima, son univers et son excentricité… et l’adoptera à coup sûr.

 

Un quatrième lectorat, bien plus intime

Il existe toutefois un quatrième lectorat, que Maher Abderrahmane n’ignore certainement pas. Un lectorat réduit, qui ne dépasse sans doute pas la vingtaine de personnes. Ce lectorat-là est composé de ceux qui connaissent… Salima.

La fille du tombeau ovale a beau être un roman, théoriquement fictif, Salima existe bel et bien. Elle fait partie des amis proches de Maher Abderrahmane – et des miens.

À ce stade, la critique littéraire s’efface pour laisser place au Je. Salima est une amie chère, à Maher comme à moi. Certes, dans la vraie vie, elle porte un autre prénom, mais on la reconnaît dès la première page du livre. Et la confirmation vient dès la deuxième, lorsque l’auteur évoque son surnom : la graine du diable. Très peu de femmes portent ce sobriquet à la fois sympathique et mordant.

 

Entre fiction et réalité, la frontière floue

En lisant le parcours de Salima, on ne voit que l’amie commune. Et cela dérange. Fortement.

De la première à la 216e page, on est troublés, car Maher Abderrahmane ne dénude pas seulement la société tunisienne… il dénude aussi son amie. On est pris de colère, surtout lorsque l’imaginaire empiète sur la réalité. Non, l’amie ne porte pas autant de tatouages. Non, son fils ne l’a pas reniée – il est même fier de sa maman. Non, ses relations avec sa mère ne sont pas aussi conflictuelles que le laisse entendre le roman.

Maher Abderrahmane s’est fortement inspiré de son amie pour rédiger ce livre. Et à un moment, il ne sait plus où finit l’amie et où commence Salima. Il a tellement mêlé les deux que la fiction s’est entremêlée à la réalité. À un instant, on croit lire la biographie d’une amie ; la page suivante, on est plongés dans le roman. Le souci avec tout cela, est que l’on ressent beaucoup de violence. Salima n’est pas l’amie et on refuse de la voir dénudée ainsi.

 

La plume plus forte que l’amitié ?

Pour dire les choses comme on les ressent, Maher Abderrahmane a mis les pieds dans le plat en exposant la vie privée de son amie. Certes, elle est excentrique, extravertie… mais comment lui dire que cette vie-là (même partielle) est devenue un roman et qu’elle est devenue en partie une Salima ?

Conscient de cet impair, Maher Abderrahmane lui a dédié son livre avec ces mots :

« Mon amie, pardonne les trahisons que commet ma plume. Tes secrets sont trop puissants pour être enfermés dans la mémoire et y mourir. »

Et justement, si ces secrets s’appellent secrets, c’est parce qu’ils devaient le rester. Or, Maher Abderrahmane les a trahis pour nourrir son roman. Il l’a reconnu lui-même, se retranchant derrière sa plume indomptable qui a galopé, malgré lui, sur la piste de la création littéraire.

L’amie lui pardonnera-t-elle cette trahison ? Rien n’est moins sûr. Il y a beaucoup de violence dans le verbe, dans l’exercice et dans la méthode que l’excentricité ne saurait à elle seule préparer le terrain au pardon.

 

N.B

 

« La fille du tombeau ouvert », Maher Abderrahmane, Le lys bleu éditions (France), 216 pages, 19,90€, non encore disponible en Tunisie


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