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«Ya zameni…kafani», recueil de poèmes de Aïda Rbaï : Une poésie qui met du baume sur les brûlures du temps

 

À la lecture  de ce recueil de poèmes aux accents élégiaques, «Ya zemeni…kafeni» (ô mon temps…cela me suffit !), on est vite happé par les noires silhouettes et ombres spectrales qui hantent fiévreusement la mémoire de Aïda Rbaï  au porte-plume plongé dans l’encrier amer d’une douleur inaltérable, enclose dans son corps,  et qu’elle ne tient pas à étouffer en elle-même,  mais qu’elle  libère, avec un intense ébranlement intérieur, et en porte l’expression lyrique à son paroxysme afin de la conjurer comme d’autres conjurent un mauvais sort.

C’est une douleur vécue par cette poète tunisienne arabophone telle une longue expérience sensorielle et émotionnelle qui, même si elle ne dit pas toujours son nom, ne cesse de faire saillie dans sa poésie, de s’exfiltrer des grises images parcourant le livre, des sons tristes qui scandent les poèmes et du sémantisme des vers coupés souvent courts tels des cris et des sanglots.

On discerne tout de suite  dans ce recueil de Aïda Rbaï un «moi» profondément endolori, déconstruit tragiquement par la mort et les épreuves du temps traître et qui, mu par quelque espérance,  tente désespérément de se reconstruire par le pouvoir fabuleux, réparateur, des mots du poème se dressant comme «des armes miraculeuses» (Fanon) contre le destin hostile, les cœurs de granit, les images mortuaires, les brûlures de la mémoire, le souvenir dévastateur de la fille perdue en bas âge, la mère montée au ciel et dont l’absence devient dépeuplement du monde et insoutenable solitude : «Un seul être vous manque et tout est dépeuplé !» (Lamartine).

Tout se ligue contre la poète. Mais, renaissant soudain de ses cendres, elle souffle stoïquement dans   ses syllabes, taillées dans sa chair vive, pour qu’elles se liguent, à leur tour, contre le mal qui l’habite et tentent à le bercer par le chant, à l’apprivoiser pour enfin l’exorciser.

Ainsi donc, progressivement, nous avançons avec Aïda Rbaï de l’obscurité, qui marque le premier mouvement de son recueil, à la lumière, tantôt en sourdine tantôt éclatante, qui baigne le deuxième mouvement de ses poèmes et qui est en fait une belle fenêtre ouverte dans un horizon de malheur, grâce à la magie des mots et des rythmes mettant du baume sur les blessures.

Deux mouvements antinomiques, celui de la souffrance et celui de la jouissance, celui de la désespérance et celui de l’espérance,  alternent dans ce recueil, se croisent quelquefois et s’interpénètrent, mais qui finalement se complètent comme les deux faces du Temps : la vie et la mort. Le recueil s’ouvre sur une élégie ou même un éloge funèbre qui rappellerait vaguement le célèbre «Demain, dès l’aube…» de Victor Hugo, mais il trouve sa clôture dans une espèce d’hymne au rythme allègre pour le Temps devenant enfin propice. Une foule de termes laudatifs se précipitent au fil des vers pour soutenir l’expression de cette joie verbale révélant la délivrance de l’âme du poète : «collier», «corail», «oiseau», «nid», «affection», «étreindre», «seins», «pigeons», «sources», «embrasser», «rythmes», «musique», «désir», «guitare», «poèmes», etc. (pp. 123-124).

Une cascade de métaphores vives et saisissantes issues de ce rêve salvateur planant au-dessus de la grisaille, des peines du cœur et de la brûlante viduité affective surgissent de l’encre chaude de Aïda Rbaï, les unes après les autres, et imbibent la textualité des 52 poèmes privilégiant à dessein la transparence sémantique et thématique et fonctionnant sur des procédés de répétitions et de variations,  qui composent ce recueil à la grâce insigne :

«J’ai planté mon rêve/entre les cils de la lune/ J’ai séduit le Destin/ Je l’ai charmé/ Je lui ai parlé de son passé/ de Shahrazade … de Shahrayar/ d’un monstre qui en a assez/ de l’exiguïté de sa prison/ de la douleur…du néant/ qui a considéré la providence/ et a souri/ et a chanté/ a bâti la ville d’ «Eram»/ sur les berges des jardins d’Eden/ et a couronné sa reine de lauriers/(…) Et quand le destin se réveilla/  de mon beau rêve/ il s’en alla/ Et il laissa dans mon cœur délicat/ Une dense tristesse…» (pp. 26-27).

Voici donc, pour finir, une écriture poétique toute émouvante et belle qui mérite amplement d’être lue, savourée et déclamée avec bonheur au sortir de la nuit.

Aïda Rbaï, «Ya zemeni…kafeni», poèmes en arabe, Sfax, éditions de Carthage, 2019, 127 pages, format 13,5 X 21. ISBN : 978-9938-25-058-9.
Aïda Rbaï est native de la ville de Sfax où elle vit. Titulaire d’une Maîtrise ès Langue et Lettres arabes et d’un diplôme d’espagnol, elle est professeur de langue arabe  dans les lycées secondaires. Poète, elle a à son actif, en plus de ce recueil, plusieurs autres publications dont entre autres une contribution au collectif poétique publié à Rabat, en 2019, «100 poètes pour l’Union du Grand Maghreb». Certains de ses poèmes ont été composés et chantés par l’universitaire, écrivaine et chanteuse tunisienne Wafa Ghorbel (cf- notre interview, «La Presse de Tunisie», 14/01/2023).

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