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Tunisie – au tour des laboratoires pharmaceutiques de plier bagage


 

Imaginez vivre dans un pays où les malades du cancer sont obligés de se promener, leur glacière à la main, de pharmacie en pharmacie et parfois de ville en ville pour se procurer des médicaments nécessaires pour leur chimiothérapie. Un pays où des malades se heurtent à des pénuries de médicaments qui menacent leur vie, un pays où se soigner devient un vrai parcours du combattant et où les médecins sont obligés de jongler avec les prescriptions pour espérer que leurs patients puissent trouver sans peine le médicament qui les soulage, parfois leur préconisant de le faire apporter de l’étranger. Ce pays c’est la Tunisie et nous sommes au 21ème siècle

 

D’ordinaire référence dans la région en ce qui concerne l’industrie et la politique pharmaceutique, la Tunisie est aujourd’hui incapable de soigner ses malades et incapable de retenir ses précieux investisseurs porteurs d’innovations. C’est désormais officiel, les laboratoires pharmaceutiques internationaux Bayer, GSK et sa filiale Novartis quittent le territoire tunisien, le départ de Pfizer ne serait qu’une question de temps. Ces départs annoncés, prévisibles et regrettables sonnent définitivement le glas d’une époque glorieuse et d’un temps révolu.

Le président du syndicat des pharmaciens privés, Naoufel Amira, l’a confirmé il y a quelques jours, trois laboratoires internationaux Bayer, GSK et Novartis ont décidé de quitter le territoire tunisien. Un départ que le responsable déplore mais qu’il ne peut que comprendre.

« On parle d’entreprises qui ont investi dans notre pays et qui y opèrent depuis des dizaines d’années. Pour toutes les maladies nouvelles, c’est eux qui font les recherches et qui nous apportent les médicaments. C’est sur cette base que nos laboratoires fabriquent les génériques et c’est donc eux qui construisent le marché. Il y avait en somme de la place pour tout le monde. Nous regrettons ces départs et nous espérons que le ministère de la Santé œuvrera à tenter de retenir ceux qui restent », a déclaré Naoufel Amira lors d’une intervention sur le sujet.

Il a ensuite expliqué que quatre raisons fondamentales ont poussé ces laboratoires à partir. « D’abord le fait que la Tunisie n’est plus une destination de choix pour l’enregistrement des médicaments comme elle était avant. Elle était une référence et l’administration tunisienne prenait même en charge l’enregistrement des médicaments pour l’Afrique du Nord et même quelques pays d’Afrique, aujourd’hui ces pays ont leurs propres agences, se sont organisés et nous sommes restés à la traine », a précisé le responsable.

« Nous avons aussi des délais inacceptables en ce qui concerne l’enregistrement des médicaments. Le système a évolué dans le monde entier, aujourd’hui il y a une reconnaissance entre les pays concernant l’enregistrement des médicaments. En Tunisie on tient encore à tout faire tout seuls alors que nous n’en avons ni les moyens ni le temps. Il arrive qu’on mette des années à fournir des autorisations alors que d’autres pays ont déjà autorisé le médicament, ce n’est pas cohérent et cela entrave le travail des laboratoires », a-t-il poursuivi.

 

Le déficit des caisses sociales a aussi joué, la Pharmacie centrale coule sous les dettes et les médicaments innovants qui sont la valeur ajoutée de ces laboratoires sont onéreux et rendent la PCT, déjà en crise, incapable d’honorer ses dus.

« Nous avons gardé en Tunisie le système des années soixante en ce qui concerne les prix des médicaments. C’est le ministère du Commerce qui fixe les prix, alors qu’il ne sait rien sur la valeur des médicaments. C’est pour cela que nous avons préconisé la création d’un comité unique des prix, qui rassemble les parties concernées afin de mettre en place une nouvelle politique des prix. Nous connaissons le diagnostic, cela fait des années qu’on le dresse et qu’on alerte mais il est temps de bouger pour changer les choses », a ajouté M. Amira.

 

Ces départs, comme le rappellent les intervenants du secteur va coûter au pays 80 emplois de hauts cadres en plus de surtout léser le citoyen qui n’aura plus du tout accès dans son pays aux médicaments innovants, qu’il devra désormais se procurer à l’étranger.

« De nouveaux systèmes de médicaments innovants sont apparus ces dernières années, ces médicaments soignent des maladies précises et donnent un grand confort au malade. On parle de médicaments destinés à soigner des maladies chroniques, le cancer mais qui sont soumis à des procédures si lourdes en Tunisie qu’elles s’éternisent et ont fini par lasser les laboratoires. L’environnement ici est caractérisé par la peur, aucun responsable ne veut prendre le moindre risque, on veut avoir toutes les garanties sauf que les investisseurs n’attendent pas. Les tunisiens qui travaillaient dans ces laboratoires ont tout fait pour défendre leur pays mais n’ont pas réussi à retenir des laboratoires excédés et dont le travail est entravé par une bureaucratie qui date des années soixante » a souligné Naoufel Amira.

En effet, les lois pharmaceutiques en Tunisie datent des années 70 et les investisseurs sont découragés par des vides juridiques de lois qui viennent d’un autre temps et qui ne répondent plus à la réalité du monde.

« Nous avons fait l’effort pour le vaccin contre le Covid-19, l’autorisation a été délivrée en deux mois, cela prouve que nous pouvons quand nous voulons. Avec ces départs nous perdons des laboratoires, des emplois, des médicaments innovants mais aussi la formation de nos médecins et de nos pharmaciens à laquelle ces laboratoires allouaient des budgets. Si un médicament est autorisé aux Etats-Unis et en Europe pourquoi doit-il mettre quatre ans à l’être en Tunisie, sur quelle logique se base-t-on ? Cela doit cesser, une agence des médicaments doit être créée comme dans les autres pays, la PCT doit être scindée en deux filières, une destinée aux hôpitaux et une autre pour le secteur privé avec séparation des budgets, la politique doit être profondément revue, nous pourrions alors retenir les laboratoires qui sont restés jusque-là et espérer convaincre les autres de revenir », a conclut M. Amira.

 

Les laboratoires internationaux innovants, il est important de le souligner, fournissent des médicaments qui permettent d’améliorer la qualité de vie des patients, voire dans certains cas de la prolonger. Priver les malades tunisiens de ces médicaments c’est les priver d’une meilleure prise en charge et leur ôter le droit aux meilleurs soins. Cela implique pour la Tunisie de revenir des décennies en arrière dans un monde qui avance à grands pas. Cela compromet au final l’intégrité et la réputation de tout le pays.

 

Myriam Ben Zineb

 

 

 

 


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