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TRIBUNES: Quelles élites et quelle organisation politique future pour la Tunisie ?

Par Mohamed Dammak | Universitaire

Introduction :

Qui gouverne aujourd’hui en Tunisie ? Quelles sont les élites qui disposent du processus décisionnel politique ? Quelles sont les conditions qui favorisent l’émergence du statut de ces élites ? Existe-t-il réellement des élites qui ont une influence notoire sur la société ? Comment va-t-on aborder notre organisation politique postrévolution ?

Ces mêmes questions pourraient également être posées dans les pays arabes ayant vécu ces cinq dernières années des mouvements sociaux qualifiés de résolution ou de révolte ou de complot.

Pour essayer d’apporter quelques éléments de réponses à ces questions, nous nous proposons de passer en revue une analyse portant sur le concept «élite» ou «élites»

Cette analyse conceptuelle va se matérialiser par l’examen des axes thématique suivants :

– Un rappel historique sommaire de l’idée d’élite;

– L’émergence d’élite ou des élites au pouvoir;

– La typologie des élites dans les sociétés contemporaines;

– Les rapports entre élites et démocratie;

– La faillite de l’élitisme démocratique;

– De l’agitation politique au mouvement de l’esprit

– L’état des lieux de l’élitisme tunisien.

 Histoire de l’idée d’élite

Au sens large, l’élite est une minorité d’individus auxquels s’attache, dans une société, une pratique et un exercice de pouvoir dus à des qualités naturelles ou acquises. À titre illustratif, les élites occidentales et de l’ancien bloc de l’Est sont, respectivement, nommées « establishment » et « nomenklatura ».

Sur le plan étymologique, se distinguent, historiquement, trois catégories d’élites :

• L’élite grecque, liée à l’idée d’excellence et à l’honnêteté des hommes, est également associée à une aspiration regroupant la recherche de la perfection esthétique et la quête de l’exemplarité spirituelle.

• L’élite romaine accorde une place particulière au citoyen dont la raison d’être représente un idéal qui s’accompagne d’une référence juridique. Le statut de citoyen lui accorde un prestige fondé sur une exemplarité de comportement symbolisée par le port de la «toge».

• À l’époque médiévale, on s’intéresse moins à la cité des hommes qu’à la cité de Dieu.

• L’élite moderne a commencé à subir une crise profonde à partir de la fin du XIXe et XXe siècles.

En effet, nous retenons deux modèles réductionnistes. Le premier est relatif à l’homo-economucus, commun au libéralisme comme à l’analyse marxiste, réduit l’être humain à sa qualité de producteur et de consommateur et dont l’objectif, pour l’élite économique, est la maximisation des ressources.

Quant au second, l’homo-democraticus, propre à l’élite politique, il est également un modèle incomplet. Ces deux modèles ne comportent pas d’exigences éthiques et cherchent plutôt à positionner les élites politiques et économiques au haut de la société.

L’émergence de l’élite ou des élites au pouvoir: Les élites au pluriel est une expression construite par la sociologie contemporaine; elles expliquent les transformations politiques des sociétés développées dans une perspective non marxiste.

La thèse marxiste repose sur une analyse économique, liant la spécificité politique, selon laquelle l’État est seulement un instrument politique entre les mains des détenteurs du pouvoir économique.

Le pouvoir politique n’appartient qu’en apparence aux élus, il est aux mains des milieux d’affaires. L’idéologie d’une société est celle de la classe dominante.

Les thèses antimarxistes, à caractère sociologique, considèrent que l’économique n’explique pas tout et que les faits économiques ne sont pas exclusivement expliqués à partir de l’économie. D’autres mécanismes d’ordre sociologique et psychologique peuvent disposer de facteurs explicatifs  des réalités dont les rapports sociaux sont dépendants.

Ces thèses antimarxistes concluent pour affirmer qu’une seule élite contrôle ce qu’elles appellent, le triangle du pouvoir, respectivement des trois institutions politique, militaire et économique.

Ces trois pouvoirs, ayant une influence manifeste sur la société, font circuler entre eux le contrôle de ces institutions respectives.

À côté du triangle de pouvoir (politique, militaire et économique), se sont développés d’autres types d’élites dont principalement :

• Les élites entrepreneuriales, formées par des managers, qui ont assuré dans l’époque contemporaine le passage de la société capitaliste à la société managériale, notamment dans les pays anglo-saxons.

Nous remarquons que ce type d’élite traduit une idéologie directoriale, rejoignant la thèse marxiste.

• Les élites administratives sont caractérisées essentiellement par un centralisme étatique et un interventionnisme actif de l’État dans l’économie.

• Les élites intellectuelles sont composées d’auteurs d’ouvrages de recherches et de réflexions dans les sphères culturelles, en particulier, et dans les cercles associatifs de la société civile.

• Les élites traditionnelles qui trouvent leurs origines dans les anciens régimes.

Rapports entre élites et démocratie

A priori, l’on constate l’existence d’un problème de compatibilité entre, d’une part, l’élite qui implique nécessairement l’idée d’une supériorité en pratique (richesse, pouvoir) au profit d’une minorité et, d’autre part, la démocratie qui parait supposer l’égalité générale des statuts des citoyens. Par rapport à ce problème de compatibilité, nous rappelons deux grilles d’analyse opposées :

• La première soutient deux approches possibles qui militent en faveur de la compatibilité :

– L’une part de l’idée que la démocratie se caractérise, non par le refus du clivage, mais plutôt par un mode de sélection des clivages. D’où le bon fonctionnement d’une fécondité de la démocratisation quand elle réussit à changer et à réduire la distance entre l’élite et la masse des citoyens, en recrutant en fonction des compétences. Il s’agit là d’une réduction de la distinction intellectuelle, favorisant la méritocratie en tant que levier accélérateur du développement élitiste.

– L’autre affirme l’existence d’une diversité extrême des élites, constituant une garantie contre la domination de la société par une élite unique (Raymond Aron).

• La grille d’analyse inverse rejette la première et souligne, plutôt, la domination des élites qui se répartissent entre elles les grands centres du pouvoir politique, militaire et économique (Wright Mills, «The power Elite», Oxford University Press, 1956). Ces centres de pouvoir sont interchangeables, d’où l’incompatibilité entre «élites» et «démocratie».

Il en découle une concentration du pouvoir, rappelant que le pluralisme n’est en fait qu’une composante du mythe libéral.

 La faillite de l’élitisme démocratique

L’expérience démocratique représentative séculaire a fini par se rendre compte que l’appétit pour le pouvoir ne peut pas disparaître avec la fiction égalitaire. Il s’agit d’une vue de l’esprit qui s’est confrontée à une équation élitiste d’une complexité manifeste. Ce qui a nécessairement abouti à la faillite de l’élitisme démocratique.

Dans une tentative de sortie de cette crise élitiste, les régimes démocratiques des sociétés développées ont conçu de nouvelles techniques artificielles d’élévation sociales matérielles et intellectuelles, fondées sur l’instruction.

Les techniques matérielles reposent sur l’hypothèse que la richesse accumulée est accompagnée par un effort d’élévation sociale. Alors que les techniques intellectuelles sont plutôt basées sur le savoir et la connaissance, poussant à fond au développement d’expertises spécialisées.

Cette spécialisation a dû bloquer l’échange et la communication entre intellectuels et la masse des citoyens, traduite par une régression de la faculté de compréhension.

Il en découle une fracture sociale qui a rendu difficile une possibilité d’alliance entre « hommes de science et prolétaires (Jacques Julliard : La faute aux élites, 1999)». Ce qui a donné lieu à une rupture entre la fonction d’intellectuel et l’image qu’il suscite.

Le savant n’a pas réussi à avoir le statut d’un « prolétaire systémique », rendant possible une captation de l’instruction au profit d’une noblesse sociale d’élites intellectuelles.

«De l’agitation politique au mouvement de l’esprit» : Relire Auguste Comte

Un demi-siècle après la révolution française de 1789, dans son Discours sur l’Esprit Positif, 1844, notamment dans le Chapitre I de la deuxième partie traitant de l’organisation de la révolution, Auguste Comte a développé une nouvelle philosophie positive.

Sa thèse fondamentale constitue un dépassement à une situation de crise profonde qui a fait l’objet de polémiques stériles entre l’école théologique et l’école métaphysique.

Nous retenons de cette thèse deux idées fortes qui, nous semble-t-il, demeurent d’actualité par rapport à l’état des lieux de la scène politique tunisienne.

Relire Auguste Compte présentera nécessairement une nouvelle piste d’étude ô combien utile pour notre organisation politique.

Alors, nous nous contentons d’ouvrir l’appétit de cette relecture en citant textuellement les deux passages suivants de son ouvrage susmentionné.

«…L’esprit positif conduit à établir une harmonie élémentaire entre les idées d’existence et les idées de mouvement, d’où résultent plus spécialement, envers les corps vivants, la corrélation permanente des idées d’organisation aux idées de vie, et ensuite, par une dernière spécialisation propre à l’organisme sociale, la solidarité continue des idées d’ordre avec les idées de progrès… (p 72-Cérés Edition 1994 Tunis)».

«…Les principales difficultés sociale ne sont pas aujourd’hui essentiellement politiques, mais surtout morales, en sorte que leur solution possible dépend réellement des opinions et des mœurs beaucoup plus que des institutions ; ce qui tend à éteindre une activité perturbatrice, en transformant l’agitation politique en mouvement philosophique… (pp 72-73, idem)».

État des lieux de l’élitisme tunisien en rapport avec la gouvernance politique :

A la lumière des propos examinés précédemment, nous allons essayer de répondre aux questions posées dans notre introduction.

Rappelons tout d’abord que durant une soixantaine d’années, nous avons vécu deux modes de gouvernance politique dont la caractéristique commune a été l’exclusion de la pensée opposante et critique sur tous les plans.

Un régime de despotisme éclairé bourguibien qui s’est contenté d’instituer un État de droit gouverné systématiquement par une élite qui détenait tous les centres du pouvoir, moyennant la soumission des pouvoirs législatif et judiciaire au pouvoir exécutif d’un régime présidentialiste. Ben Ali a illustré un mode de gouvernance hérité de Bourguiba dont la caractéristique majeure est la dictature fondée sur la corruption et la neutralisation de toute expression libre à tous les niveaux.

Les quelques réalisations économique constatées ont fait l’objet d’une sorte de gains et d’intérêt à son profit et à celui de sa famille. Ben Ali ne mérite pas le statut d’une élite mais il a réussi à soumettre toute la machine des « élites tunisiennes» à ses propres desseins. Et ce, notamment l’élite administrative, capable de produire et reproduire la conformité, qui a su maintenir une stabilité relative du fonctionnement de l’administration publique après la fuite de Ben Ali.

L’exclusion, notamment politique, des deux régimes susmentionnés, a dû produire des familles politiques, après le 11 janvier 2011, dont l’ultime finalité est la détention de la gouvernance politique et l’exercice du pouvoir.

Exercer le pouvoir politique sans expérience et sans statut d’un élitisme reconnu socialement. Ce qui s’est illustré par des conflits politiciens caractérisés, par une faible stratification au sein de l’ensemble d’une forme d’élite embryonnaire désunie.

Cette situation de fait nous rappelle le constat de Raymond Aron (Classe sociale, classe politique, classe dirigeante, 1960), soulignant que la thèse élitiste est confrontée à un double paradoxe :

– L’existence d’une élite unifiée conduirait à la fin de la liberté

– L’identification d’une élite désunie signifierait la fin de l’Etat

Face à ce double paradoxe s’imposerait une recherche difficile de compromis sur la base d’intérêts communs. Cette difficulté devrait faire appel à une formation de classes dirigeantes, nous rappelle Aron, dont la mission serait d’analyser l’organisation du pouvoir et le rapport de ce dernier avec la société.  

La réalisation de cette mission devrait se faire à moyen et long terme grâce aux rôles à jouer par de nouvelles classes dirigeantes, assurant la continuité d’un progrès de pénétration, dans l’élitisme tunisien, de catégories sociales, issues de la masse populaire ainsi que de la petite et moyenne bourgeoisie, au sein de ces classes dirigeantes.

Autrement, l’inégalité d’accès aux fonctions électives selon le milieu social conduirait au développement négatif d’un écart entre les représentants du peuple et la société.

Il serait souhaitable d’examiner en profondeur le modèle de composition équilibrée de l’élitisme tunisien par rapport à l’ensemble des types d’élites, notamment d’ordre politique, économique, culturel, administratif, intellectuel et professionnel.

L’intérêt de cette composition diversifiée assurerait probablement l’aplatissement de la configuration verticale  et hiérarchisée d’une démocratie représentative. Elle faciliterait le passage d’un esprit politique de tradition oligarchique à une nouvelle polyarchie transversale, assurant la réduction de l’écart entre les élites et la société.

En somme, comment faire pour contrecarrer un développement des intérêts matériels et des jouissances exagérées qui étouffe le développement de l’esprit ?

Conclusion :

La réponse à cette dernière question doit constituer la condition majeure de rapports sociaux au sein de notre pays, menés par des élites dignes de ce nom et dont les moteurs essentiels sont l’empire de l’esprit et la gouvernance politique par les meilleurs.

Nous avons fortement besoin de créer de nouvelles élites qui donnent le ton au peuple et donc de refaire sa tête. Nos attentes sont grandes pour l’émergence d’une classe moyenne intelligente, constituant la force et le lien de la société. Cette classe moyenne intelligente saurait bien apprécier une presse éclairée et menée par un gouvernement d’opinion, appartenant à un journalisme professionnel et sérieux. Il manque à notre pays d’avoir su faire produire qui, mêlés dans la masse, y aurait maintenu le respect du savoir, l’attitude sérieuse des intelligences et l’habitude saine du respect de l’amour du travail.

Notre peuple a le droit d’observer réellement l’immense écart qui sépare l’homme du monde du savant, le citoyen de l’homme politique. Notre peuple a le droit de se mettre au courant des idées divergentes de leur époque et de mettre sous les yeux, notamment des jeunes, le mouvement de l’esprit dans toutes les voies de la connaissance humaine.

Nos jeunes ont besoin d’être marqués par un enseignement d’un caractère historique, philosophique et critique. Un enseignement qui soit marqué par le culte du savoir et l’empire de l’esprit. La rigueur de la morale d’un peuple se mesure par la part que chaque citoyen prend dans ces sortes d’initiatives.

En particulier, les élites politiques devraient avoir l’obligation de maîtriser au moins le mouvement d’esprit de leur siècle d’appartenance contemporain afin d’être capables de proposer une vision d’un projet de société moderne.  

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