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Tribune | Sommes-nous encore des citoyens ?

Par Skander OUNAIES*

Toute constitution est le reflet sociétal et historique de la nation qui l’écrite. Ainsi, la (petite) constitution polonaise du 17 octobre 1992 a été instaurée suite à la chute du Mur de Berlin (1989) et la sortie de la Pologne de l’espace communiste, tout en régulant les nouvelles dynamiques sociales et politiques qui se mettaient en place. La Constitution française du 4 octobre 1958, écrite en pleine guerre d’Algérie, était censée mettre un terme à l’instabilité gouvernementale et écarter tout risque de coup d’Etat militaire. Le Maroc, en 2011, quelques mois après des mouvements sociaux, suite au «printemps arabe», modifie sa Constitution, dans le but d’un nouvel équilibre des pouvoirs. La nouvelle Constitution de la Tunisie, proposée par le Président, pourrait parfaitement s’appliquer à n’importe quel pays arabe et musulman de la planète. Il s’agit d’un «prêt-à-porter» concocté par un groupe d’individus (le Président en «Leader Maximo», et deux «conseillers», l’un se prenant pour un apprenti-révolutionnaire se donnant le surnom de «Lénine», l’autre, frère du Président, pour un apprenti-prophète), au vécu sociétal terriblement plat et pauvre, ayant une vision économique du monde qui s’est arrêtée aux idées des années 1960 et apparemment, ne connaissant le monde extérieur, qu’à travers les timbres poste. Je pense que ces gens-là auraient souhaité vivre dans un pays comme… l’Afghanistan, pays, comme chacun sait, des «Lumières Eternelles», mais comme ce pays de rêve est trop loin pour eux, alors ils veulent le créer ici, tout simplement. Ainsi, commence donc l’entreprise de démolition de l’identité historique de la Tunisie, c’est-à-dire son appartenance à l’Espace méditerranéen, berceau des civilisations, tant vanté par l’historien Fernand Braudel, mais ce trio en a-t-il au moins, entendu parler ? Cette appartenance devait être supprimée, ou plutôt gommée, pour être allégrement remplacée par l’idée farfelue de la «Oumma islamique».
Qui parmi le peuple tunisien ne reconnaît pas son appartenance au monde arabe et Musulman ? Nous n’avons aucune leçon de religion à recevoir de la part de gens qui étaient des inconnus sociétaux et historiques, et qui se font prendre en photo en train de prier : la relation avec Dieu est une relation directe et personnelle, elle n’a pas besoin de publicité, sachant que les prophètes du Livre se sont soumis à Dieu dans une grotte, et non pas sur les marchés ! Pour en revenir à la prière en photo, le concepteur du modèle de société que le Président veut à tout prix imposer à la Tunisie, sans tenir compte de son vécu historique et sociétal, Mouamar Kadhafi, s’est fait prendre en photo (qui a fait le tour du monde) en train de prier dans le désert, avec un compagnon de lutte, Jaber Younes: tout le monde connaît la suite. En outre, l’idée développée dans le texte d’un islam rigoriste, (à la limite du salafisme) avec le fameux article 5 qui fait directement référence à la chariaa, puisqu’il ne sera pas possible de comprendre les articles traitant des droits à la liberté, sans référence à l’article en question, exclut tout un pan historique et religieux de l’islam soufi en Tunisie, dont une très large majorité de Tunisiens, toutes régions et catégories sociales confondues, est adepte (dont moi-même) et qui est totalement ignorée. Le concepteur de la nouvelle Constitution connaît-il seulement le «makam» de Sidi Belhassen, ou le mausolée de Sidi Mahrez, qui aurait dû être considéré comme le premier des «justes» ?

L’écriture d’une nouvelle constitution pour la Tunisie, pour reprendre les idées d’un grand ami, et éminent économiste, membre de la commission nationale consultative, devait reposer sur trois axes fondamentaux, rétablir la gouvernabilité du pays, sortir le pays de la vison volontairement faussée de la religion et enfin, et surtout, réinstaurer un climat de confiance économique pour redynamiser l’investissement, et partant la croissance et l’emploi. Or, absolument rien de tout cela n’a été ni pensé, ni écrit dans le texte final. Ainsi, la gouvernabilité est en grand danger avec, dans le projet, l’existence d’un système régional et territorial ambigu qui risque de faire resurgir les démons du régionalisme, hélas jamais éteint. Quant au volet économique, pour un pays dont les défis économiques sont lourds (chômage à près de 18%, dette publique estimée à 87% du PIB, inflation de près de 8%, déficit courant estimé à 10% du PIB pour 2022), l’absence de vision économique est réellement inquiétante, car elle dénote une inconscience totale des problèmes économiques du pays : il est vrai que l’économie est la science des… voleurs et des corrompus.

Enfin, pour finir sur l’aspect «innovant» du texte, on retiendra ce point qui montre tout l’aveuglement et l’ignorance de l’Histoire de ceux qui ont pensé et écrit le texte, à savoir que le Président de la République ne pourra jamais être mis en cause, il bénéficie d’une immunité «à vie», même quand il n’est plus président. Il s’agit donc du règne potentiel de l’arbitraire absolu.

Vous, juristes ou supposés tels, qui avez écrit le projet, avez-vous oublié la loi (2005-88) du 27 septembre 2005, qui accordait à Ben Ali une rente viagère hyper dorée avec des avantages opulents ? Qu’en est-il de tout cela aujourd’hui ?

Je pense que le projet présidentiel de nouvelle constitution aura certainement un impact fortement clivant sur le peuple tunisien, qui doit faire face à une année 2023 porteuses de grands dangers en termes économiques (conséquences de la guerre en Ukraine) et financiers (possibilité de défaut sur la dette publique).

La question qui doit être posée est alors la suivante : en période d’incertitude et de tensions régionales et mondiales, le rôle d’un Président est d’unifier son peuple face à l’adversité : est-ce le cas pour la Tunisie avec ce nouveau texte ? On assiste plutôt à la situation inverse, avec un peuple divisé par un processus long et méthodique, et dont la capacité de résilience aux chocs internes et surtout externes, se trouvera fortement amoindrie.

Le Concepteur de la nouvelle constitution n’a, à mon sens, apporté au pays que la haine, les uns envers les autres (riches/pauvres, villes/campagnes, littoral/intérieur), le déni de notre Histoire et de notre culture, et, pour finir, encouragé la mentalité de l’éternel assisté qui attend tout de l’Etat, sans rien lui offrir en échange.

Je lui demande de se poser la question suivante : «Que retiendra l’Histoire de mon passage à la tête de la Tunisie ?».

Je lui laisse le soin, lui et ses «conseillers» d’y répondre, et d’en tirer rapidement les conclusions. Quant à nous, peuple tunisien, qui se veut uni et solidaire, comme en janvier 2011, nous refusons d’être les victimes expiatoires d’un scénario que nous n’avons pas choisi.

S.O.

* Professeur à l’Université de Carthage, Tunisie.

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