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Référendum : la drôle de campagne !


 

L’annonce des mesures exceptionnelles par le président de la République, Kaïs Saïed, à la date du 25 juillet 2022 était un véritable séisme politique. Ce dernier a depuis multiplié les mesures unilatérales et parachutées visant à asseoir son autorité et sa domination. C’est dans ce sens-là qu’il avait présenté un calendrier comportant la tenue d’un référendum et d’élections législatives. 

Kaïs Saïed avait affirmé que l’adoption d’une nouvelle constitution et le passage à la Troisième République étaient essentiels pour les Tunisiens et les Tunisiennes voire même vital. Le chef de l’Etat, fidèle à ses habitudes et sans consulter ni les partis politiques ni les organisations nationales ni les acteurs de la société civile, a formé une commission dite commission nationale consultative pour une nouvelle République chargée d’élaborer le projet de la nouvelle constitution qu’il finira par jeter aux oubliettes. 

Le président de la République semble déterminé à faire passer son propre projet et il n’hésitera pas dans ce sens à promulguer un décret nous poussant à assister à l’une des campagnes référendaires les plus bizarres de l’histoire de la démocratie.

 

Le décret-loi n° 2022-34 du 1er juin 2022, modifiant et complétant la loi électorale, a posé de nouvelles conditions relatives à la participation au référendum. Ainsi, ceux désirant y adhérer devaient déposer une demande auprès de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie). Ils ont été amenés à procéder à la chose avant même la publication du projet de la nouvelle constitution faisant l’objet d’un référendum. Après avoir traité les demandes, l’Isie a publié une première liste comportant les noms de 26 organisations et associations, 24 partis politiques et 111 individus. Une deuxième liste établie sur la base de la position de chacun par rapport au projet de la nouvelle constitution comportait 148 noms (22 partis politiques, 22 organisations et associations et 101 individus). 

Ce chiffre semble, en premier lieu, « encourageant ». Néanmoins, à la date du 12 juillet 2022, soit au dixième jour de la campagne référendaire, nous n’avons pas constaté le moindre mouvement de la part des participants. Nous avons, seulement, eu droit aux croisades électroniques des pro-Saïed et leur déchaînement sur les réseaux sociaux. Ils se sont, dans certains cas, retrouvés dans des escarmouches sans grandes conséquences et impacts.

 

Les emplacements devenus au fil des élections précédentes essentiels à la réussite d’une campagne électorale, n’ont pas été envahis par les tentes, les équipes mobiles, les produits dérivés et autres bricoles servant à attirer le plus de citoyens et à les convaincre. Certains endroits ont même été oubliés et désertés par les participants à la campagne. Les deux camps semblent avoir choisi de s’abriter dans leurs tranchées attendant chacun une offensive majeure de l’autre, s’imaginant une victoire écrasante et sans précédent. Ils ont choisi de se mettre à couvert et d’attendre, alors qu’ils étaient censés mener une campagne référendaire et essayer de motiver les citoyens et les citoyennes en faveur de telle ou telle position : une drôle de campagne !

Le plus grand exemple à prendre en considération : l’absence totale d’affiches dans les endroits fixés par l’Isie. En 2019, 2018 et 2014, les participants aux campagnes se ruaient pour accrocher leurs programmes, leurs logos et les portraits des candidats dès les premières minutes de l’entame de ce processus. Ils se prenaient fièrement en photo durant la chose et faisaient tout pour bombarder les internautes avec leurs selfies et leurs vidéos reflétant une véritable détermination et envie d’être victorieux. Les participants à la campagne référendaire ont, quant à eux, choisi une stratégie de communication ressemblant plus à l’anonymat ! Un constat inquiétant en vue de l’ampleur d’un référendum et des conséquences politiques et juridiques de l’adoption de cette constitution. Il ne s’agit pas seulement d’un passage vers une troisième République, mais d’un renforcement de la mainmise du chef de l’Etat sur les institutions de l’Etat.

 

 

D’ailleurs, Kaïs Saïed a bien joué son coup. Il a réussi à mettre en place, devant le silence complice de plusieurs acteurs de la scène politique, d’experts et d’organisations prônant la liberté et la démocratie, un système lui garantissant un contrôle absolu du déroulement de la campagne et une exclusion des opposants déguisée en normes électorales. 

Il lui a fallu, avant cela, bricoler une instance chargée des élections à sa botte et cherchant à faire passer ce référendum à la date choisie quel qu’en soit le prix. Par la suite, Kaïs Saïed a posé, par décret et dans le cadre de son entente avec l’Isie, la condition de s’inscrire à la campagne référendaire pour pouvoir y participer. Un processus mené à la hâte et de façon aléatoire manquant de transparence et de clarté. 

Le chef de l’Etat a affirmé, d’un côté, que le référendum s’adressait à tous les Tunisiens et qu’il leur permettra d’exprimer leurs véritables points de vue, pour choisir, d’un autre côté d’imposer des restrictions à la participation à cet événement et d’attribuer à quelques-uns le droit de s’exprimer durant la campagne. Par la suite, nous avons, aussi, découvert que le droit de s’exprimer publiquement et dans les médias au sujet de ce référendum n’était pas accordé à l’ensemble des Tunisiens. Il fallait, encore une fois, être inscrit sur la fameuse liste des participants à la campagne. C’est à ces 148 messagers que revient, donc, le privilège d’illuminer et d’instruire les Tunisiens au sujet du référendum et du projet de la nouvelle constitution.

 

Cette campagne, qui n’en est qu’à ses débuts, s’enfonce de plus en plus dans le ridicule. Le président de la République s’est même donné le droit de modifier le texte soumis au référendum en pleine campagne. L’Isie a, bien évidemment, choisi de faire l’autruche. Nous avons, également, observé l’usage illégal des banderoles et des panneaux publicitaires en contradiction totale avec la loi électorale.

Le dénouement semble se rapprocher de plus en plus. Néanmoins, il semblerait que la fin ressemble plus à une guerre totale plutôt qu’à une fin heureuse. Une guerre totale contre le pluralisme, l’Etat civil et de droit, les droits et les libertés politiques, l’épanouissement et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Une drôle de campagne précédant une dictature naissante !

 

Sofiene Ghoubantini


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