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Migration irrégulière : l'hémorragie continue

Le drame de Zarzis, ayant conduit à la disparition de 18 Tunisiens durant une traversée irrégulière vers les côtes italiennes, a mis la question de la migration au centre des débats politiques et médiatiques. Tous sont conscients, depuis bien longtemps, de ce que représente le rêve de rejoindre le continent européen et de s’y installer. L’aggravation de la crise économique et sociale a même poussé des familles entières et des adultes à tout quitter dans l’espoir de partir à « l’aventure » et passer clandestinement les frontières. De leurs côtés, les pays européens œuvrent activement pour un renforcement du contrôle des frontières de la rive sud de la Méditerranée. L’affaire fait l’objet de rencontres et d’entretiens entre des hauts représentants des pays des deux rives. 

Nous pouvons citer à titre d’exemple le récent entretien téléphonique entre le vice-président du Conseil des ministres d’Italie, Antonio Tajani et le ministre tunisien des Affaires étrangères, Othman Jerandi. M Tajani avait demandé au gouvernement tunisien de renforcer son engagement dans la lutte contre la migration clandestine.

Nos jeunes continuent à imaginer l’Italie, la France et autres pays du vieux continent comme un véritable Eldorado dans lesquels l’impossible peut devenir réalité. Ils rêvent d’une vie meilleure et d’une échappatoire au chômage et à la marginalisation causés par l’absence de réformes ou d’une vision économique incluant un nouveau mode de développement. Bien évidemment, ce qu’ils considèrent comme étant impossible, à savoir une vie digne et stable, l’accès aux services de bases (santé, éducation et transports), gagner de quoi vivre et un futur pour leurs enfants et leur descendance, n’est que le seuil minimum sur lequel l’humanité s’était théoriquement accordée. La réalité, de son côté, en a fait autrement. La dégradation continue de la situation économique du pays ne peut que les inciter à persévérer dans leur quête. Pire, les parents choisissent, de nos jours, de participer à ces traversées irrégulières. Plusieurs sources indiquent que des cadres et des fonctionnaires publics ont rejoint clandestinement les côtes italiennes et françaises au cours des derniers mois.

Durant les dernières années, des dizaines de milliers de Tunisiens ont pris le risque de disparaître à jamais en mer. Malgré cela, les annonces d’interceptions d’embarcations ont lieu de façon quasi-quotidienne. En effet, une grande partie des migrants n’atteindra jamais la rive nord de la Méditerranée. Le Forum Tunisien des Droits Économiques et Sociaux (FTDES) a révélé qu’entre 2017 et 2021, près de 44.000 migrants avaient atteint les côtes italiennes contre 53.524 migrants irréguliers ayant échoué à le faire. De son côté, le ministère italien de l’Intérieur a indiqué que 18.148 migrants tunisiens ont réussi à rejoindre le territoire italien en 2022. Les Tunisiens occupent la deuxième place du classement. Ils sont devancés par les Égyptiens qui occupent la première place avec 20.542 migrants. Or, la population tunisienne est égale à 12,26 millions contre une population égyptienne de 109,3 millions habitants. Ces chiffres démontrent l’ampleur du phénomène de la migration irrégulière et son ancrage dans la mentalité tunisienne. Nous avons même eu droit à des vidéos et des séquences filmées en direct durant ces traversées. Il est possible de les visionner sur Facebook ou sur YouTube et de voir la joie ressentie par certains lors de ce périlleux voyage.

Les vidéos peuvent, également, nous faire comprendre les raisons poussant les Tunisiens à tenter cette traversée. On y voit les moyens assez limités à disposition de nos gardes-côtes. Certaines vidéos montrent des agents de la Garde nationale munis de bâtons en bois face à des embarcations équipées de tiges métalliques. Certaines barques se sont presque transformées en véritable forteresse. Les moyens précaires utilisés par les autorités nationales se rapprochent plus d’un spectacle comique que d’un travail censé être coordonné. Comment la Tunisie pourrait-elle intervenir au niveau de la problématique migratoire ? La réponse est toute bête ! Elle est devant nous dans l’annonce même de l’entretien téléphonique entre Antonio Tajani et Othman Jerandi. Les autorités italiennes appellent le gouvernement de Najla Bouden à œuvrer de façon à augmenter le retour des migrants vers la Tunisie. Nous pouvons déduire que l’Italie considère la Tunisie incapable de contrôler ses frontières. Il faut donc traiter le problème non pas à la racine, mais à sa pointe. Il suffit de renvoyer les Tunisiens chez eux !

Cette solution « miracle » semble fonctionner à merveille puisque le militant et ancien député, Mejdi Karbai, a révélé que la Tunisie était plus que coopérative à ce niveau-là. Il avait indiqué, dans une publication Facebook du 20 novembre 2022, que 1.694 Tunisiens ont été renvoyés durant la période janvier-octobre 2022. En août 2022, 342 Tunisiens ont été ramenés vers le territoire tunisien. Il s’agit, selon lui, d’un chiffre record. À titre comparatif, le nombre d’Égyptiens refoulés pour la période janvier-octobre 2022 est de seulement 229. D’ailleurs, le député et plusieurs autres personnalités dénoncent le laxisme des autorités tunisiennes et l’acceptation d’accords bilatéraux dédiés au refoulement de migrants. Ces accords ont permis à l’Italie d’expulser, en 2021, 1.600 Tunisiens en situation irrégulière. Or, au cours de la même année, seulement trois Algériens et 28 Marocains ont été expulsés du pays. Ces chiffres sont le résultat direct des accords entre la Tunisie et l’Italie. Une soumission tunisienne totale, mais en échange de quoi ? Des aides ? Des accords commerciaux ? N’a-t-on pas la possibilité de parvenir à une meilleure entente ? L’Italie, ne devrait-elle pas pousser la Tunisie à sensibiliser les jeunes et à renforcer leur sentiment d’appartenance ?

L’arrivée à l’île de Lampedusa d’une fillette de quatre ans non accompagnée devrait à elle seule répondre à toutes ses questions ! Un événement qui aurait dû faire l’objet d’analyses sociologiques et d’enquêtes approfondies. Le gouvernement s’est contenté de quelques déclarations et bien évidemment de procéder à l’arrestation des parents. De son côté, l’Italie a appelé à la libération de la mère tout en lui offrant la possibilité de rejoindre sa fille. Les Italiens ont, donc, compris que cette famille s’est sentie, en raison de la situation du pays, dans l’obligation de tenter une traversée irrégulière quel qu’en soit le prix. Malheureusement, le pouvoir exécutif s’est entêté dans l’application de la même politique répressive sécuritaire dépourvue de touche humaine et sociale. Une simple relation hiérarchique selon laquelle l’État, en sa qualité d’entité supérieure, se contente de châtier un être sans se pencher sur les motivations de ses actes. Une approche qui nous ferait oublier l’essence même du contrat social liant l’être humain à l’État : un accord permettant à ce dernier d’exister, de vivre pacifiquement dans une société ayant comme priorité le bien-être général et l’épanouissement des citoyens dans un cadre libre et juste. Finalement, il ne nous restera de cette traversée que des cadavres et des sacs mortuaires refoulés par la mer tous les jours.

Sofiene Ghoubantini


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