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Livre | Gisèle Halimi, une enfance tunisienne et une notoriété internationale


Une farouche liberté est un ouvrage de quelque 158 pages mais qui se lit d’une traite. Il revient, au cours d’entretiens menés par la journaliste Annick Cojean, sur les épisodes clés de la vie de Gisèle Halimi, une féministe parmi les plus inspirantes de son époque.

Ce livre d’entretiens intitulé Une farouche liberté (Editions Grasset, 2020, 158 pages) ne ressemble pas aux autres, tant il se déguste page après page avec bonheur et avidité. Il réunit la plus célèbre des avocates tuniso-françaises, Gisèle Halimi, née à La Goulette en 1928, dans une famille juive traditionnaliste, et Annick Cojean, grand reporter au journal Le Monde et lauréate en 1996 du prestigieux Albert Londres.
Le livre se lit comme un roman d’une « Avocate irrespectueuse », comme Gisèle Halimi se décrit elle-même dans un livre éponyme paru chez Plon en 2002. Du côté d’Annick Cojean, l’intelligence, la sensibilité et sûrement sa fine connaissance du personnage qu’elle interviewe se reflètent dans les questions posées. Des questions, qui donnent lieu à de longs récits structurant d’une manière chronologique les six chapitres du livre : « La blessure de l’injustice. Une enfance révoltée », « Ma liberté pour servir celle des autres », «Le viol, acte de fascisme ordinaire », « Choisir… la sororité », « Une féministe en politique », « Avocate toujours ». Avec comme bonus l’émotion qui traverse d’un bout à l’autre le livre. Les points d’exclamation dont l’auteure use à bon escient disent beaucoup sur l’empathie, la complicité, la sororité et la relation de confiance qui unissent les deux femmes.

Une enfance sous le signe du « Non »

De son enfance où émerge une étonnante insoumission et une colère précoce contre le dénigrement des femmes et leur assignation à servir les hommes, ainsi tente-t-elle une grève de la faim à 10 ans pour s’opposer à l’obligation de laver et ranger le linge de ses frères, elle tire la force de travailler dur à l’école pour renverser le cours d’un destin tracé d’avance, se marier et enfanter dès la sortie de l’adolescence. « Je ne servirai plus mes frères : « ni à table, ni dans la chambre, ni jamais ! » ai-je exigé. Ce fut au fond ma première victoire féministe », rapporte Annick Cojean.
Dans son enfance, l’avocate féministe connaît la pauvreté. Sa mère répétait que les dépenses scolaires devaient être investies plutôt dans son trousseau. Elle se renseigne et tombe sur une bourse pour les élèves pauvres, mais prometteurs. Elle réussit le concours. En parallèle, son frère aîné n’arrête pas de redoubler jusqu’à être renvoyé de l’école. « Je coiffais au poteau l’homme qui devait incarner l’honneur de la famille. C’était trop ! D’autant que j’ai rapidement donné moimême des leçons particulières, car je voulais déjà mettre de l’argent de côté pour payer l’université. Pour mes parents, cela devenait gênant. Il était temps de me marier ! », se souvient Gisèle Halimi.
Mais la jeune fille réfute catégoriquement le riche parti, beaucoup plus âgé qu’elle, qui se présente à sa famille et décide de devenir avocate. « Avocate avec un (e) », insiste-t-elle.

« Ah « le charme de la jeunesse ! »

En 1945, Gisèle Halimi, bachelière, part à Paris pour entreprendre des études de droit doublées de cours de philosophie. Quatre années après, retour à Tunis. Elle est désormais doublement licenciée en droit et en philosophie et munie d’un Certificat d’aptitude à la profession d’avocat (Capa). C’est au Palais de justice de Tunis qu’elle prête son serment. Quelque temps après, elle est proclamée dans la plus grande salle de ce même Palais de justice et devant un jury composé des bâtonniers et des membres du Conseil de l’ordre, lauréate d’un concours d’éloquence ouvert aux jeunes stagiaires. L’avocate ne semble pas effarouchée par des tribunaux dominés par les hommes. Par contre, ce qu’elle ne supporte point c’est qu’on ne la prenne pas au sérieux !
« J’avais 22, 23, 24 ans. « Le charme de la jeunesse », disaient les sourires indulgents. Et l’œil des magistrats devenait vague quand je commençais à plaider. Leurs pensées aussi… « Qu’estce que cette jeune femme peut bien faire ici, à parler de choses qui ne sont ni de son âge, ni de son sexe ? L’interrogation était assourdissante, et j’avais tellement conscience de cette déperdition d’attention, que pendant des années je me suis ingéniée à me vieillir et m’enlaidir », se rappelle Maître Halimi.
Parmi les causes qu’elle va défendre avec fougue et détermination à l’orée de ces années 50 arrivent, en haut du classement, les mouvements de libération nationale tunisien et algérien. En 1953, elle prend part notamment au grand procès politique de Moknine pour défendre les militants du Néo-Destour. Les condamnations, sévères jusqu’à la peine de mort, ressemblaient à des sanctions pour donner l’exemple. « Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres », répète sans cesse Gisèle Halimi. Voilà ce qui la pousse à s’avancer comme la voix de Djamila Boupacha, jeune militante indépendantiste de 22 ans, victime de torture et de viol par la police française.
« Il fallait donc urgemment sauver cette jeune fille qui risquait la peine de mort. Il fallait dénoncer les sévices qu’elle avait subis et porter plainte en tortures pour que ses bourreaux soient punis. Il fallait en faire le symbole aux yeux du monde entier, des ignominies commises par la France », affirme Maître Halimi.

Mobiliser les intellectuels, alerter l’opinion publique

La stratégie que suivra l’avocate pour mobiliser l’opinion publique à sa cause consistera à alerter les intellectuels parisiens les plus influents : Simone de Beauvoir, bien sûr, dont Gisèle Halimi admirait les idées et l’œuvre, l’écrivain François Mauriac, Hubert Beuve-Méry, patron du Monde, Daniel Mayer, président de la Ligue des droits de l’homme… Maître Halimi poursuit ses plaidoiries-plaidoyers partout où elle sent qu’une voix peut l’aider à faire avancer sa cause. Une démarche qu’elle suivra pour d’autres affaires qui lui tiennent à cœur dont sa bataille contre le viol, pour le droit à l’avortement, pour l’implication des femmes en politique et au moment de créer son association, « Choisir la cause des femmes ».
Bec et ongles, elle défendra également son métier au féminin, elle est « avocate », partant du principe qu’une femme qui porte la robe noire a une spécificité et une sensibilité particulières.
« C’est le même métier, le même diplôme, mais je prétends qu’une femme ne plaide pas de la même façon qu’un homme. Je ne dis pas qu’elle plaide mieux ou moins bien. Je dis qu’il y a des étincelles provoquées par une sensibilité mêlée à une intelligence différente. Nos parcours et notre expérience de la discrimination nourrissent cette différence. Quand j’entre dans le prétoire, j’amène ma vie avec moi », revendique-t-elle.
A 93 ans, au moment des entretiens menés par Annick Cojean, tant la mémoire que la révolte contre l’inégalité de genre de Gisèle Halimi semblent intactes. Ce livre rédigé juste avant son décès et paru un mois après sa disparition en juillet 2020 vient consolider l’histoire et les idéaux du féminisme en donnant à voir et à écouter l’une des représentantes parmi les plus inspirantes de ce mouvement. Il incarne un testament pour les nouvelles générations de femmes : « Organisez-vous. Mobilisez-vous. Soyez solidaires », clame Gisèle Halimi à la fin de l’ouvrage avec son habituelle farouche liberté.

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