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L'effet boomerang de la politique Kaïs Saïed

 

Depuis son coup de force du 25 juillet 2021, le chef de l’Etat Kaïs Saïed a multiplié les discours prônant la lutte contre la spéculation, la corruption et l’exploitation des richesses tunisiennes et du peuple. Le président de la République a tenu à en faire le fer de lance de sa politique et du processus entamé depuis cette date-là. « Nous prendrons les mesures nécessaires ! », « Les responsables seront poursuivis en justice », « Nous connaissons leurs identités », « Ils  complotent dans l’ombre », des phrases qui sont devenues au fil du temps très connues de la part des Tunisiens. Ayant été massivement répétées et sans qu’il n’y ait de véritable impact ou conséquences à ces propos, ces phrases ont perdu toute crédibilité et ont nui, indirectement, à la présidence de la République et aux institutions de l’Etat.

 

Mais pour comprendre le véritable impact des discours du président de la République et de sa politique, nous devons effectuer un petit retour en arrière et revenir en 2021, précisément le 11 août 2021, soit près de deux semaines après l’annonce des mesures exceptionnelles. La présidence de la République a fièrement exhibé une vidéo montrant le chef de l’Etat accompagné d’un ouvrier tenant un pied-de-biche et prenant d’assaut des centres de réfrigération des produits agricoles situés à Tebourba et Jedaïda, au gouvernorat de la Manouba. 

La séquence montre un citoyen tapant sur les cadenas et un président se ruant à chaque fois à l’intérieur de l’une des chambres frigorifiques pour tenir dans sa main une pomme, une poire ou une pomme de terre. Il inspectait avec confiance les légumes et les fruits et essayait de montrer qu’il se tenait bien dans ses bottes, qu’il savait ce qu’il faisait. Il a même utilisé un thermomètre pour vérifier l’état du produit. On aurait dit un véritable ingénieur agronome ! Le chef de l’Etat en avait, aussi, profité pour lancer quelques slogans de lutte contre la corruption et la vidéo s’est clôturée sur un discours évoquant les fameux « circuits d’affamement ».  Bien-évidémmment, il n’y a pas eu de suite à cette affaire, car il ne s’agissait pas de spéculation et de la dissimulation d’un stock de pomme de terre. Les papiers des propriétaires étaient en règle. Par conséquent, il n’y a eu aucune baisse au niveau des prix. Pire, l’inflation a continué dans sa course folle et le prix de la pomme de terre et de l’ensemble des produits alimentaires a considérablement augmenté depuis cette période-là. Depuis cette première irruption dans les centres de réfrigération, les transporteurs et revendeurs sont de plus en plus méfiants et craignent d’être interpellés et arrêtés pour une simple opération de transport de marchandises. Les propriétaires de centres de réfrigération évitent, quant à eux, d’avoir de la marchandise sous la main !

 

Après ce premier échec, le président de la République avait, semble-t-il, décidé de frapper « fort » encore une fois, mais en changeant de secteur cible. Les yeux de Kaïs Saïed se sont rivés vers les matériaux de construction. Il a rendu visite, à la date du 20 août 2021, à une société de vente de matériaux de construction à Fouchana, (Gouvernorat de Ben Arous), pour inspecter les canaux de distribution. Un long cortège, des milliers de flashs de caméra et un bon discours bien préparé. 

Tous les éléments favorisant la réussite de cette opération de communication étaient réunis ! Un Kaïs Saïed ferme et déterminé avait même annoncé le limogeage du gouverneur de Ben Arous en raison de la présence d’un stock de fer dissimulé afin de faire grimper les prix ! Une foule présente sur place avait manifesté son soutien au président de la République et avait applaudi sa présence. 

Fier de lui,  Kaïs Saïed s’est adonné de nouveau à la saisie de matériaux de construction et de fer. Il s’était rendu, à la date du 28 août 2022, à la région de Bir Mecherga au gouvernorat de Zaghouan, après la saisie de près de 30 mille tonnes de fer par des unités de la Garde nationale et l’équipe de contrôle relevant du ministère du Commerce. Une opération sans précédent ayant nécessité la visite du plus haut responsable de l’Etat : le président en personne ! Un véritable dispositif exceptionnel, et qui dit dispositif exceptionnel dit mise en scène exceptionnelle. En effet, Kaïs Saïed ne s’est pas gêné pour faire de cet événement une véritable production cinématographique digne des plus grands succès hollywoodiens. Plan aérien par drone, survole du cortège présidentiel, ambiance sombre et discours populiste motivant ! « Voici la corruption ! Ça se trouve devant leurs yeux ! », s’était-il écrié.

Malheureusement, ces deux opérations s’étaient avérées être un fiasco total. Il n’y avait ni spéculation ni dissimulation de stock de fer. Les 30 mille tonnes de fer saisies étaient, en plus d’être légalement enregistrées et déclarées auprès des autorités nationales, en partie propriété de l’Etat tunisien et en partie destinées à l’export vers la Libye. Le propriétaire a, aussi, précisé que les prix de vente du fer étaient fixés par le ministère du Commerce, et n’étaient pas soumis à l’offre et à la demande. Il n’y a, donc, aucun intérêt à stocker ce produit contrairement aux affirmations du chef de l’Etat qui ne s’exprimera plus sur ce sujet et ne fournira aucune explication au sujet de cette bourde. Bien évidemment, la prise d’assaut de cet entrepôt a dissuadé tout producteur ou importateur de continuer à opérer dans ce secteur de peur de se faire malmener malgré leur situation régulière. Une véritable pénurie s’est installée et les leaders du secteur ont demandé à renégocier les prix de vente.

 

Mais, ces échecs ne découragèrent pas Kaïs Saïed qui, à la date du 14 mars 2022, s’était rendu lors d’une visite inopinée, en raison des pénuries de semoules et de pain, à une boulangerie se trouvant à l’avenue Hedi Chaker à Bab El Khadhra au centre-ville de Tunis. Il s’y est entretenu avec le propriétaire pour échanger au sujet de la disponibilité de la farine. C’est alors qu’un véritable interrogatoire a été initié par le chef de l’Etat. « Le pain est disponible ! », « La farine est disponible ! », « Pourquoi n’y a-t-il pas de semoule ? », « La farine n’est pas de retour ? », « Rien n’a changé ? », « Le pain est disponible ! », avait-il lancé au pauvre boulanger qui ne pouvait répondre que par quelques « non » et « je ne sais pas ». Une autre opération de communication qui s’est transformée en une scène comique au lieu d’apporter l’effet escompté. Cette tentative n’a rien changé ! La farine est depuis un produit rare à trouver et la pénurie de pain s’est définitivement invitée à notre quotidien. 

 

Face à l’échec de ses « interventions » sur terrain, le chef de l’Etat a décidé d’opérer autrement. Pas le temps d’étudier la chose ou d’analyser les véritables raisons derrière les pénuries et les hausses des prix, une loi de lutte contre la spéculation est promulguée quelques jours après l’interrogatoire subi par le boulanger. Le texte a rapidement fait l’objet d’une polémique en raison des similitudes avec celui promulgué quelques mois auparavant par nos voisins algériens, mais aussi des ambiguïtés et des peines prévues par cette loi. Le scénario de l’emprisonnement à perpétuité a, même, été intégré au texte. La loi peut s’appliquer de façon aléatoire et à n’importe qui puisque l’Etat tunisien s’est empressé d’entamer un processus basé sur la criminalisation et la sanction des producteurs et des commerçants au lieu de régulariser et réglementer les défaillances du système. 

Deux descentes réalisées par la police et les équipes du ministère du Commerce sont même devenues célèbres sur les réseaux sociaux et dans les médias en raison du scandale qu’elles avaient provoqué. Elles ont démontré l’inefficacité et la défaillance du décret présidentiel. Le premier incident a eu lieu dans les entrepôts du groupe Diari et Spiga où sont stockées des quantités de blé qui ne répondent pas aux standards internationaux et ne peuvent, de ce fait, être exportées. Ces produits ont été confisqués sous prétexte d’être stockés à des fins de spéculation. Le syndicat du groupe a, d’ailleurs, exigé de l’Etat des excuses officielles. Le deuxième incident a eu lieu dans l’entrepôt d’une usine de fabrication d’huile végétale à Sfax. Son propriétaire a été accusé à tort de spéculation alors que les quantités d’huile stockées devaient être distribuées à des clients, selon l’avocat de l’entreprise.

 

L’ensemble de ces éléments couplés aux multiples accusations lancées par le président envers les hommes d’affaires et les industriels ont conduit à une véritable paralysie des chaînes de productions et de distribution. Face à cette approche excessivement agressive et mettant tout le monde dans le même sac, les producteurs, agriculteurs et intermédiaires se montrent de plus en plus réticents. On évite de stocker des marchandises ou de les transporter. Ceci a été observé au niveau de la production de pommes de terre. Les propriétaires de centres de refroidissement ont refusé d’entreposer cette marchandise de peur de faire l’objet d’une descente présidentielle et de voir leurs cadenas fracassés à coup de pied-de-biche. Les agriculteurs se sont, donc, retrouvés dans l’obligation d’opter pour le stockage traditionnel de leur produit. Cette situation a conduit à la perte de 30% de la production nationale. 

Dans une déclaration accordée le 24 août 2022 à Assabah, le secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de plants de pommes de terre, Mohamed Berrhouma a indiqué que le reste de la production nationale couvrira nos besoins jusqu’à septembre prochain seulement. Il a affirmé que la Tunisie devra faire face à une grande pénurie de pommes de terre.

 

Ainsi, à chacune de ses tentatives d’intimidation des spéculateurs et de lutte contre les monopoles, Kaïs Saïed a complètement raté le coche. Il s’est injustement attaqué à des commerçants en situation régulière. Au lieu de lutter contre les pénuries, il en provoque plusieurs. Il a mis en place une loi assez défaillante copiée sur nos voisins algériens et ne s’est pas soucié des conséquences de cet acte. 

La situation économique du pays a empiré durant cette année de façon assez surprenante et rapide. La peur des producteurs provoquée par l’attitude du pouvoir en place n’a pas arrangé les choses. De plus, l’instabilité politique durant les dernières années et l’incapacité du gouvernement Bouden à trouver un terrain d’entente avec l’UGTT bloquent complètement la production et la création de richesse. L’incapacité de certains ministres à suivre le rythme et à opérer un véritable changement a accentué la crise actuelle et la question des réformes structurelles et institutionnelles est devenue de plus en plus urgente. 

Le malheureux concours de circonstances regroupant inflation internationale et conflit russo-ukrainien, rapproche, aussi, la Tunisie du bord du gouffre. Les pénuries et problèmes d’approvisionnement se poursuivront en raison de l’absence de ressources financières. Le pays nage en eaux troubles et l’incertitude est devenue notre quotidien. A chaque réveil, à chaque matinée, on se lève pour découvrir la disparition d’un nouveau produit des étagères des supermarchés ou le rationnement opéré sur un autre.

 

Sofiene Ghoubantini


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