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Le 25 juillet : que faire ?

Par Pr Ahmed Friaâ *

Lorsqu’on examine les expériences réussies de certains pays de par le monde qui sont passés, en peu de temps, de pays pauvres en pays développés, voire pionniers dans certains secteurs, et même s’il s’agit de contextes différents, il est possible d’y trouver un certain nombre de points communs dans l’approche adoptée. Il y a d’abord l’instauration d’un Etat fort et juste. Il y a ensuite l’introduction de grandes réformes dans les secteurs clés de l’enseignement, la recherche et tout ce qui a trait à la bonne formation des ressources humaines. Il y a enfin la bonne exploitation du savoir et de ses multiples applications, par l’encouragement de l’initiative, de l’innovation et de la créativité.

Le peuple tunisien est appelé à se prononcer, le 25 juillet prochain, par référendum, sur l’acceptation ou non de la nouvelle Constitution présentée par le Président de la République, telle que parue au Jort dans la soirée du 30 juin dernier.

Ce référendum fait l’objet de débats animés, dont l’intensité n’a fait que croître depuis la parution du texte qui fera l’objet de ladite consultation. Ce débat s’est davantage brouillé après les déclarations du doyen, le Professeur Belaïd, et de son collègue, le professeur Mahfoudh, connus tous deux pour leur compétence et leur attachement à l’Etat de droit et pour lesquels j’éprouve de l’amitié, sans partager la méthode suivie pour exprimer leur mécontentement. J’apprécie en revanche la sagesse dont a fait preuve le bâtonnier Brahim Bouderbala, qui a pris une position mesurée et responsable, sans pour autant renier ses convictions, en évaluant avec beaucoup d’honnêteté intellectuelle autant la moitié pleine du verre que la moitié vide.

Cela dit, et partant de l’obligation qui incombe à tout patriote de participer aux débats publics, notamment lorsqu’ils concernent l’avenir du pays et surtout l’avenir des générations futures, j’aimerais faire part des réflexions qui suivent.

La principale question qui se pose aujourd’hui est de savoir si oui ou non le pays a besoin de changer de cadre constitutionnel. Bien entendu, chacun est libre d’apporter la réponse qui convient à ses propres convictions. Si la réponse à cette question cardinale est affirmative, cela entraîne naturellement une obligation morale d’aller voter. Evidemment, au préalable, le citoyen non averti doit être sensibilisé au fait que oui, la Constitution joue un grand rôle, sans être naturellement le seul facteur, dans tout ce qui a trait à sa condition de vie, en tant que personne et en tant que citoyen.

Si la décision d’aller voter est prise, se poserait alors une deuxième question aussi importante, à savoir quoi voter : un oui, un non ou une enveloppe vide. Ce dernier vote ne représente aucun intérêt, étant non comptabilisé.

Avant de dire mon propre choix, je voudrais indiquer quelques regrets.

• Je regrette la non-participation de grands acteurs de la scène nationale, et en particulier la grande organisation de l’Ugtt, dans la préparation du projet de Constitution.

• Je regrette que le temps imparti aux débats ne fût pas plus long, pour permettre des échanges plus approfondis et moins passionnels.

• Je regrette que certaines bonnes dispositions dans le projet Belaïd-Bouderbala ne fussent pas retenues dans le projet du Président.

• Je regrette en particulier, parmi d’autres, que la proposition visant le rétablissement du Conseil économique, social et environnemental, dont l’avis serait consultatif, ne fût pas retenue. Ce qui aurait permis de remplacer avantageusement la chambre des régions et districts proposée dans le texte du Président, quitte à inclure parmi les membres de ce conseil des représentants qualifiés des différentes régions du pays. Un tel choix aurait permis d’éviter une deuxième structure législative, source de retard dans l’adoption des lois et de blocages éventuels, dans un monde caractérisé, entre autres, par l’accélération du temps, où celui qui n’avance pas rapidement recule.

• Je regrette qu’un avant-projet ne fût pas soumis à un débat, ce qui aurait permis d’améliorer le texte final et d’éviter les clivages que nous connaissons.

• Je regrette que la modification de la Constitution, modification nécessaire, à mon avis, mais loin d’être suffisante, pour relever les nombreux et redoutables défis qu’affronte notre pays, ne fût pas débattue dans une atmosphère plus apaisée.

• Je regrette, je regrette… mais inutile de s’étendre davantage.

Je suis destourien depuis ma prime jeunesse et je suis fier de l’être. Je retiens en particulier du bourguibisme la méthode qui fit le succès du grand Zaim et qui lui permit, avec l’apport de ses vaillants compagnons, de libérer le pays du joug du protectorat aux moindres frais. Cette méthode est basée sur deux idées-forces, lorsqu’on cherche à atteindre un objectif donné. D’abord, la hiérarchisation des priorités, autrement dit accorder la priorité au plus important et, ensuite, procéder par étapes pour atteindre l’objectif visé.

Or la première priorité consiste aujourd’hui à sortir le pays de la situation catastrophique qu’il vit depuis une dizaine d’années, avec son lot de souffrance, de pauvreté, de dégradation de la plupart des services publics, amenant des dizaines de milliers de hauts cadres à émigrer vers d’autres cieux, à la recherche de conditions de vie et de travail meilleures pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Evidemment, la Constitution n’est pas la seule cause de cet état de fait, mais néanmoins, elle y a contribué pour beaucoup, notamment à cause de la déstructuration de l’Etat et la multiplication des pôles de décisions, transformés souvent en facteurs de blocage empêchant la concrétisation de toute initiative visant l’intérêt général.

Par ailleurs, on peut faire beaucoup de reproches au projet de Constitution objet du référendum du 25 juillet, néanmoins, l’honnêteté intellectuelle recommande de reconnaitre qu’il comporte de nombreux points positifs et de nombreux acquis. Je cite en particulier :

• Le rétablissement de l’unité de l’Etat. En effet, avec la nouvelle Constitution, on saura qui est aux commandes et qui est chargé de quoi.

Certains évoquent des craintes quant à l’instauration d’un régime non conforme aux exigences d’un véritable Etat de droit ou bien pouvant remettre en cause les acquis civilisationnels de notre pays. Je répondrai à ceux qui sont de bonne foi que même si effectivement, de larges prérogatives sont accordées au Président et certains articles paraissent ambigus, outre que le meilleur garde-fou est la grande vigilance et le haut degré de combativité de la société civile tunisienne, il est impossible que les Tunisiens, et plus encore les Tunisiennes, acceptent désormais de vivre dans un Etat où seraient tolérées des pratiques obscurantistes d’un autre âge, ni gouverné autrement que démocratiquement. Je suis par ailleurs loin de penser que le Président Kaïs Saïed ait en tête l’ambition d’instaurer un régime autoritaire.

• La garantie des libertés privées et publiques, ce qui constituait, il faut le reconnaître, l’un des points forts de la Constitution de 2014, sans pour autant que ce soit toujours respecté.

• La préservation et le renforcement des droits des femmes, des enfants et des personnes handicapées.

• L’accord d’une place privilégiée aux secteurs stratégiques de l’éducation, de la recherche, de l’innovation et de la culture, qui constituent la clé de réussite dans la concurrence des intelligences que vit notre monde contemporain.

• Reconnaissance du rôle qui incombe au secteur privé dans la création des richesses, dans le respect de l’environnement et la sauvegarde de l’intérêt des générations futures.

• En outre, ce projet de Constitution a le mérite de permettre plus facilement d’y apporter des corrections, en cas de besoin, en supprimant les verrous que cadenassait la Constitution de 2014.

• En plus d’autres améliorations notables.

Or lorsqu’on examine les expériences réussies de certains pays, de par le monde, qui sont passés, en peu de temps, de pays pauvres en pays développés, voire pionniers dans certains secteurs, et même s’il s’agit de contextes différents, il est possible d’y trouver un certain nombre de points communs dans l’approche adoptée. Il y a d’abord l’instauration d’un Etat fort et juste. Il y a ensuite l’introduction de grandes réformes dans les secteurs clés de l’enseignement, la recherche et tout ce qui a trait à la bonne formation des ressources humaines. Il y a enfin la bonne exploitation du savoir et de ses multiples applications, par l’encouragement de l’initiative, de l’innovation et de la créativité.

Je pense que le projet de la nouvelle Constitution permet de remplir les prérequis nécessaires pour suivre les bons exemples qui nous ont précédés.

Parce que je suis convaincu que la priorité est à la mise en place d’un régime fort et juste, dans le cadre d’un Etat de droit, et parce que la nouvelle constitution laisse la porte ouverte à des améliorations futures ; et je pense que de telles améliorations sont nécessaires : j’irai voter le 25 juillet et je voterai OUI pour une nouvelle Constitution, tout en respectant les avis contraires, et j’appelle tous les patriotes, qui souhaitent un avenir meilleurs pour leur pays, à faire pareil.

Cela étant dit, je n’ignore pas qu’une bonne constitution, instaurant l’Etat de droit est nécessaire pour aller de l’avant, mais elle est loin d’être suffisante, car comme l’a si bien dit, Jean Monnet, l’un des pères fondateur de l’Europe et je cite : «Rien ne se crée sans les hommes (et les femmes) et rien ne dure sans les institutions».

Si bien qu’une fois la nouvelle Constitution adoptée, on aura, je l’espère, des institutions qui assureront la durée, reste la deuxième condition, aussi indispensable : le choix de bons responsables, capables de transformer le rêve en réalité vécue. Il n’y a point, en effet, de politique qui vaille sans rêve. Dieu merci, la Tunisie dispose de suffisamment de jeunes compétences pour relever cet autre défi.

Je finirai par exprimer une pensée à l’adresse du Chef de l’Etat, le Président Kaïs Saïed :

Vous avez la possibilité d’accéder au club restreint des Grands hommes qui ont marqué l’histoire de notre pays et dont l’empreinte demeure indélébile. Cela exige beaucoup de sagesse.

Celle-ci recommande d’écouter les avis différents des siens et recommande surtout d’unir le peuple dans la diversité de ses opinions autour d’une vision permettant un avenir meilleur pour tous, allant dans le sens de l’histoire et tenant compte des mutations rapides et profondes que vit un monde dominé par le savoir ; un monde complexe, mais offrant, en même temps, de nombreuses opportunités pour un pays comme le nôtre dont la principale richesse est l’intelligence de ses enfants.

A.F.

*Universitaire et ancien ministre

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