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La Médiocratie tunisienne

Médiocrité désigne ce qui est moyen. Mais quelque chose différencie médiocre de moyen. La moyenne renvoie à une abstraction – on parle de salaire moyen, de prestations moyennes… – tandis que la « médiocrité » désigne ce qui au-dessous de cette moyenne-là. Quant à la médiocratie, elle désigne le pouvoir des médiocres ou bien des médiocres qui s’accaparent le pouvoir.

La Constitution de 2014 ou la bible de la caste des incompétents

C’est arrivé progressivement. Les élections dites libres et démocratiques de la dernière décennie ont largement contribué à l’avènement du pouvoir médiocre.

Se prenant pour une vraie élite et la fine fleur du pays, la classe politique post-2011 est atteinte de mégalomanie. Ce sentiment de supériorité imaginaire a poussé des personnes incompétentes à surestimer leurs capacités, et les a empêchés de reconnaître objectivement leur manque de connaissances et de compétences.

Fait intéressant, les gens qui ont rédigé un torchon constitutionnel en 2014 et qui a engendré un régime politique défaillant qui a ruiné le pays, détruit l’Etat et poussé le pays vers l’abime, se prennent pour des génies.

À l’inverse, et bien que rares, les personnes compétentes ont tendance à sous-estimer leurs capacités et choisissent même de s’éclipser devant la médiocratie ambiante.

Dix ans durant, de faux génies mais de vrais incompétents ont vanté les mérites inouïs du torchon constitutionnel de 2014 le taxant même de meilleure constitution du monde voire de tous les temps. Pourtant, ses effets dévastateurs sont là et resteront pour longtemps.

La caste arrogante des incompétents a jeté les assises d’une médiocratie institutionnalisée détruisant tout au passage : Enseignement, santé, impôts, culture, économie, affaires et finances, aucun secteur n’a été épargné.

Plus aucun espoir de voir de vrais compétents resurgir dans ce chaos et redresser la barre. Les incompétents sont là et comptent rester. Pour beaucoup, l’incompétence serait même une qualité requise pour être au pouvoir. Politiciens, hauts responsables, élus locaux et autres composantes de la médiocratie sont les stars incontestables des médias bas de gamme qui nous abreuvent de récits vantant les faux mérites de cette caste d’incapables.

Mais à côté de cette incompétence devenue ordinaire et très banale, nous verrons le régime post-2011 produire également une incompétence systémique qui s’immisce dans la vie quotidienne de la population et s’intègre, sans que nous en ayons vraiment conscience, dans la culture populaire… 

La compétence des responsables politiques est devenue depuis une décennie l’exception. C’est ce qui explique qu’au sein de la population, l’adjectif « politique » est peu à peu devenu synonyme d’incompétence évidente.

Une longue liste d’affaires plus ou moins connues, scandaleuses ou plus abjectes les unes que les autres secouent le pays et révèlent l’incompétence ordinaire, depuis les bouches des égouts qui avalent des enfants ramassant des bouteilles en plastique aux ouvrières agricoles massacrées par dizaines sur les routes…

Le constat est accablant. Dix ans durant, la Tunisie a été dirigée par une petite caste politique d’incompétents, obsédée par le cumul des « places », qui a usé, en toute impunité, du favoritisme, joué du conflit d’intérêts, utilisé des clowns médiatisés pour la blanchir et intimida ses adversaires par la diffamation entreprise par des bataillions de e-mercenaires et par la violence s’il le faut.

Malgré une corruption largement répandue, la Tunisie était mieux gérée aujourd’hui qu’hier, car Ben Ali comptait sur de vrais compétents dans tous les domaines même dans la malversation et la corruption.

On ne peut en aucun cas nier la corruption et la rapacité des clans qui entouraient Ben Ali et qui ont contribué à sa chute et rechercher un âge d’or où nos dirigeants étaient pour la plupart honnêtes et pétris de vertus individuelles. Toutefois, pire que la malhonnêteté et la corruption, la plaie béante de la Tunisie est l’incompétence de sa classe dirigeante.

Le miracle de la médiocratie ou la médiocratie à l’honneur

La médiocratie fait des miracles. Elle a propulsé une pléthore d’incompétents vers les plus hauts postes de décision et de responsabilité les présentant comme les sauveurs de la nation et une alternative à l’ancien régime de Ben Ali. Les exemples des miracles de la médiocratie sont si nombreux qu’il est inutile de les compter.

Auparavant, le « médiocre » apparaissait souvent sous la forme d’un rusé ou d’un simple lèche-pieds arriviste, qui se faufile parmi des gens méritants et compétents grâce à la ruse. Toutefois, et à coup d’élections « libres » et sous une partitocratie abjecte, le médiocre devient le référent de tout un système.

Une des caractéristiques principales de cette médiocratie est le fait qu’elle néglige la compétence et récompense le « charisme » fallacieux. Les cadres qui étaient auparavant des décideurs performant(es) avaient été discrédités et traités de azlem (acolytes de l’ancien régime) et ont été lynchés par des médias à la solde des partis qui se revendiquaient de l’opposition à Ben Ali. Victimes de ce lynchage, ils avaient tendance à ne plus faire bénéficier leurs subordonné(es) de leur propre expérience, tandis que les moins performant(es) étaient montés au créneau et avaient tenu le crachoir.

Normal donc dans cette médiocratie de voir une sommité comme Nouri jouini limogé, lui qui grâce à sa compétence et son professionnalisme était un interlocuteur hors-pair vis-à-vis des bailleurs de fonds et des investisseurs étrangers et un homme d’Etat qui su drainer des milliards d’investissements.

Normal aussi de voir Ahmed Friaa brillant homme d’Etat subir une persécution digne de l’inquisition devant l’IVD de Sihem Ben Sedrine. Quant à Omar Mansour gouverneur de Tunis qui a pu mettre de l’ordre dans une capitale en proie au chaos et au banditisme des étales anarchiques, il a été tout simplement limogé…

Par contre, l’incompétence est récompensée et même honorée. Au cours d’une interview accordée à la chaîne TV5 Monde, le 24 juin 2012, le Chef du Gouvernement Hamadi Jebali, a montré une connaissance très particulière de la langue française à la stupéfaction du journaliste français qui l’interrogeait et du public tunisien et francophone qui l’entendait.

Surestimant certainement ses capacités linguistiques et dans un élan d’assurance, il a eu la courtoisie de s’adresser à ses interlocuteurs dans leur langue mais a rapidement perdu les pédales. Il s’adressa aux journalistes en leur disant : “le رأس المال est جبان”, pour dire que le “capital est lâche et dépourvu de tout courage” ! tout d’un coup, l’interview a tourné à une émission du genre « vidéogag » ou caméra cachée. 

Révolté par des monticules d’ordures lors d’une tournée dans une cité de la proche banlieue de Tunis, ce même chef de gouvernement s’est demandé en colère « ou est le gouvernement ? » oubliant qu’il en était le chef…

Une jeune femme fraichement diplômée et qui n’a jamais dirigé une quelconque affaire même pas une épicerie, se trouve à la tête d’une entreprise nationale importante, mise sur orbite grâce à ces appuis politiques au pouvoir et a été pressentie même pour un poste beaucoup plus important.

Photo à l’appui pour prouver une compétence inouïe voire miraculeuse, cette personne se laisse photographier près du train d’atterrissage d’un avion et certains de ses fans lui ont même attribué le mérite de « réparer » quatre avions en panne en une semaine comme s’il s’agissait de gonfler les pneus de quelques bicyclettes…

Hamadi Jebali, le Chef du Gouvernement dans une interview accordée à la chaîne française TV5 Monde, dimanche 24 juin 2012

Médiocratie et technocrates

Une des supercheries inventées par le régime post-2011 était les gouvernements technocrates. L’échec des politiques issus des partis au pouvoir a été imputé à leur manque d’expérience, une façon pudique pour éviter de dire la véritable raison de leur échec, à savoir leur incompétence. Il a fallu donc recourir aux services de technocrates pour garantir à la fois compétence et indépendance. Toutefois, peu de temps était suffisant pour découvrir que ces soi-disant technocrates n’étaient en réalité que de vrais faux compétents à la solde de ces partis…

La prestation des politiques issus des partis et des ceux dits indépendants déguisés en technocrates était médiocre. Le résultat était du pareil au même et les deux étaient parfaitement interchangeables.

Présentée comme technocrate avec un cv sans égal et une expérience brillante à l’étranger, une ministre « technocrate » a été présentée comme la responsable providentielle qui allait sauver le tourisme tunisien secoué par les évènements de 2011. Interrogée sur son bilan des 100 premiers jours à la tête de son ministère et surtout sur ses nombreux selfies, elle a déclaré qu’elle n’a pris que 10 selfies durant les 100 premiers jours de son mandat.

D’autre part, elle a indiqué, dans une déclaration à une radio, qu’elle s’accommode de la critique constructive qui l’incite à apporter une valeur ajoutée à son travail, rendant hommage à ses « fans » pour leur soutien moral.

L’incompétence cynique

En revanche, c’est l’absence de vertus politiques chez une large part de la classe politique qui rend compte de la spécificité et de la gravité de la situation actuelle, dont l’illustration la plus flagrante est la généralisation du renoncement et du cynisme.

Indifférents à la notion d’intérêt général et profondément sceptiques sur leur capacité d’influer sur la situation, certains des plus hauts responsables de notre pays se sont résignés à ne jouer que leur carte personnelle : ils souhaitent être le personnage central de la pièce, fût-elle une tragédie. Alors que la population est frappée de plein fouet par l’épidémie du covid-19 et que des gens meurent asphyxiés dans des hôpitaux bondés qui manquent d’oxygène, certains ministres passaient leurs weekends dans des hôtels de luxe dont le chef du gouvernement selon certains médias.

La population a raison quand elle pressent la faillite morale de cette classe politique, mais elle se trompe de combat : le mal n’est pas la malhonnêteté, c’est le cynisme et l’incompétence.

Patiente atteinte du covid-19 à Béja, 21 juin 2021

La médiocratie veut durer mais…

Force est de reconnaître que la pression de l’opinion publique se fait beaucoup plus légère quand il s’agit de juger de qualités strictement politiques comme le sens de l’intérêt général, l’aptitude à apporter des réponses efficaces aux problèmes posés ou encore la capacité d’entraînement vers un cap bien défini.

Par contre cette pression se fait beaucoup plus intense lorsqu’il s’agit de juger les qualités morales et l’honnêteté de la classe politique. Toutefois et malgré l’honnêteté d’une partie de la classe politique et la malhonnêteté d’une grande partie des responsables politiques qui ont pris la relève de la gestion du pays après la chute de Ben Ali, la caractéristique principale qui domine la gestion de la chose publique est incontestablement l’incompétence et c’est là où se situe la véritable faillite de la classe politique.

Cette incompétence de la classe politique exclut toute vision valable articulée autour la gestion efficiente de la chose publique. C’est l’avancée du désert.

Il n’y a pas de réponse miraculeuse à la médiocratie. Mais il existe malgré tout des moyens de lutter contre cet état ambiant qui pousse le pays vers bas. Résister, freiner la dégringolade, s’armer de patience pour limiter les dégâts et revenir à des concepts forts pour penser les choses et opter pour la compétence comme maitre-mot dans le choix des responsables politiques.


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