Economie tunisie

Khemis Baba, directeur général et membre du conseil d’administration de la société Tunisienne des Industries de Pneumatique, à La Presse : «Les mesures de lutte contre le commerce informel toujours insuffisantes»

 

Le commerce des pneus en Tunisie est caractérisé par une forte domination du marché parallèle. Ce marché, qui échappe à tout contrôle et qui prolifère au vu et au su de tous, menace les opérateurs du secteur légal. Khemis Baba, directeur général et membre du conseil d’administration de la Société tunisienne des industries de pneumatique (Stip), nous explique à quel point ce commerce peut nuire à l’économie tunisienne et à la sécurité du consommateur.

On sait que le marché parallèle des pneus s’est beaucoup développé en Tunisie. On estime même la part de marché de ce commerce illégal à 70%. Qu’en pensez-vous ?

Avant la propagation du Covid-19 en 2020 en Tunisie, le marché parallèle des pneus dominait au moins 70% du marché national de pneumatique. Mais après la fermeture des frontières, surtout de la Chine, et la hausse du coût de transport, le commerce informel des pneus a régressé pour se situer actuellement aux alentours de 55%. Le coût du transport et la perte du taux de change du dinar tunisien contre les autres monnaies étrangères ont fait que les pneus vendus sur le marché informel ont perdu de leur compétitivité par rapport aux pneus fabriqués localement et aux pneus importés d’une manière légale de l’Europe.

Quel est le risque de ce genre de commerce pour la Tunisie ?

Il est évident que le commerce des pneus en Tunisie est caractérisé par une forte domination du marché parallèle, puisque ces pneus sont commercialisés à des prix bas, ce qui arrange le consommateur tunisien. Ce dernier ne s’intéresse qu’au prix et ne raisonne qu’à très court terme. Le Tunisien ne ce préoccupe que de son pouvoir d’achat, sans qu’il soit conscient de l’importance de la qualité du produit et des risques auxquels il peut être exposé.

La plupart des vendeurs sur le marché informel font le blanchiment d’argent et les ventes à des prix inférieurs au coût de revient ne leur posent pas de problèmes. De plus, ils n’ont aucune contrainte pour la vente en hors TVA. Cela fait déjà 19% de différence par rapport aux prix de vente sur le marché régulier.

De l’autre côté, les fabricants et les importateurs tunisiens qui opèrent d’une manière légale sont dans l’obligation de payer des impôts, des taxes et des cotisations et donc ils doivent les répercuter sur les prix de vente, ce qui explique la différence de prix entre le marché formel et celui informel.

Le flux le plus important des pneus commercialisés sur le marché informel nous parvient d’un pays voisin, les vendeurs gagnent énormément d’argent en évitant de passer par les banques tunisiennes. Ils bénéficient du marché de change informel où le taux de change des devises est nettement supérieur au cours de change des devises achetées auprès des banques nationales. Les opérateurs du marché régulier n’ont pas cette possibilité et donc ils sont obligés de payer leurs  fournisseurs au prix fort.

A combien peut-on estimer le commerce des pneus en Tunisie ?

Le commerce des pneus en Tunisie est estimé à 340 millions de dinars. Ce qui est énorme ! Ce montant échappe aux impôts et aux taxes imposés par l’Etat. Cela constitue, sans doute, un manque à gagner pour le trésor public. C’est un danger pour la stabilité sociale, surtout que cet argent échappe au contrôle des autorités. C’est un argent qui peut être utilisé pour le financement du terrorisme.

Ce type de commerce illégal pose, également, problème en termes d’échange de devises. Il s’agit d’une fuite claire de devises vers l’étranger, puisque le change se fait contre les monnaies étrangères sur le marché noir et non sur les circuits légaux. Ainsi, les autorités perdent complètement leur contrôle, d’abord sur le commerce extérieur et ensuite sur le marché de change.

Quel risque peut représenter ce type de commerce informel sur la sécurité du Tunisien ?

Les pneus commercialisés sur le marché informel présentent un grand risque pour la sécurité sur les routes. Ils sont à l’origine de graves accidents de la circulation.

Généralement, et avant d’être mis en circulation, les pneus sont soumis à des contrôles et doivent répondre à des normes strictes de fabrication. Il faut savoir que ce produit a une date de validité à ne pas dépasser, sinon, le consommateur peut avoir d’énormes risques. Par ailleurs, il faut souligner que les mélanges utilisés dans la fabrication des pneus diffèrent d’une région à l’autre. Ces matières doivent tenir compte de plusieurs facteurs, à savoir les conditions climatiques, les infrastructures routières dans chaque pays, la charge à supporter…

En plus de cela, il est essentiel de respecter les règles de stockage et adopter une certaine technicité lors du transport des pneus d’un pays à un autre, car toute défaillance et tout non-respect des règles rendent très dangereuse l’utilisation de ce produit.

Avez-vous des chiffres qui indiquent, d’une manière précise, la part de marché formel et informel des pneus en Tunisie ?

Malheureusement, nous n’avons pas des chiffres précis. Mais d’après les investigations que nous faisons avec les revendeurs des pneus et les consommateurs et aussi, d’après certains tests effectués dans nos laboratoires sur des produits en circulation sur le marché, nous pouvons déduire que plus de 60% des pneus, qui sont d’origine inconnue, ne sont pas conformes aux textes réglementaires et aux cahiers des charges.

Pour les pneus d’origine chinoise, et lors de certains contrôles, nous avons remarqué une date de fabrication ne dépassant pas 15 jours, alors que le transport à partir de la Chine et jusqu’en Tunisie nécessite un minimum de 40 jours. Cela nous informe clairement sur les pratiques malsaines et dévoile tous les trafics qui existent. Cette falsification des dates de fabrication des pneus les rend invalides et dangereux.

Est-ce que le marché pneumatique pèse lourd sur l’économie tunisienne ?

Oui, le marché pneumatique porte un poids lourd sur l’économie tunisienne. Le manque à gagner par an est estimé à 220 MD en droits et taxes (y compris la TVA), 11 MD en cotisations et en charges sociales, en plus des 160 MD pour le montant de fuite en devises. Le commerce informel menace, aussi, l’unique producteur tunisien de pneumatiques qui est notre société, à savoir la Société tunisienne des industries de pneumatique. De telles pratiques peuvent faire disparaître 916 postes d’emploi. Il ne faut, tout de même, pas nier que l’Etat est en train de déployer des efforts pour la lutte contre le commerce informel, mais les mesures prises et les moyens déployés contre ce type de commerce restent insuffisants.

Quelles solutions suggérez-vous pour sauver le secteur ?

A mon avis, la solution est simple dans le secteur des pneumatiques, il suffit d’appliquer l’article 5 du cahier des charges relatif aux conditions d’octroi des attestations de contrôle technique délivrées par les centres techniques du ministère des Transports et exiger une facture d’achat des pneus.

Comment voyez-vous l’évolution du marché des pneus automobiles d’ici 2027 ?

En se basant sur les statistiques disponibles et l’évolution du parc auto en Tunisie, nous estimons la consommation de pneus (tourisme, camionnettes et poids lourds) à trois millions d’unités en 2027. Le consommateur doit être conscient du danger de l’utilisation des pneus achetés sur le marché parallèle. En outre, il doit apprendre à connaître toutes les indications mentionnées sur le pneu pour assurer sa sécurité. Il est conseillé d’utiliser des pneus vendus d’une manière légale et soumis aux différents contrôles exigés. Notre société produit des pneus certifiés «RDW» répondant aux normes européennes. Nos pneus répondent aux normes américaines et sont, également, certifiés «DOT».

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