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HARO SUR LA DNA: L’arbitre qui cache la forêt

Un match de football, c’est un contexte, un enjeu, une philosophie, un état d’esprit qui change en fonction des équipes et de la compétition. Et le gendarme du jeu n’est pas là pour appliquer des règles sans psychologie ni discernement.

L’exemple le plus frappant en l’état aura ainsi été ce but accordé au CS Chebba, alors que le ballon n’a pas franchi la ligne. Voilà où on en est, et inutile de délibérer en urgence absolue d’ailleurs, parce que la messe est dite, et nul besoin d’un retour en arrière car la situation est inchangeable, invariable depuis deux décades d’ailleurs. Rien ne sert de courir, il faut arriver à point donc, car en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, les obscurs tenants de notre sport-roi ont de suite mis les arbitres sur la sellette. Et après coup, ils les ont jugés coupables de crime contre l’humanité footballistique, avec ce fameux ralenti qui le prouve ! Maintenant, ce n’est plus une question de bonne foi plaidée par la défense, car à l’énoncé du verdict, la punition de la DNA et de la FTF  fera office de sentence prononcée, avec cet énième carton rouge infligé aux arbitres tunisiens ! Y a-t-il eu erreur sur la personne ? Qu’à cela ne tienne, le système en a décidé ainsi. Pourquoi ? Eh bien parce que là, à deux reprises récemment, les arbitres incriminés ont pris des décisions contraires au jeu, d’autant plus regrettables qu’elles ont provoqué l’étouffement de certains. Et actuellement, ces piqueurs ont excité la meute contre l’accusé numéro un, eux-mêmes, le corps arbitral! De quelle intégrité parle-t-on quand le bouc émissaire parfait, celui qui sera fusillé le premier, pour avoir sifflé faux, est déjà tout désigné. Ce faisant, les flingueurs de tous bords sont, là, d’accord pour que l’arbitre soit bon pour  le peloton d’exécution. Quant aux ronds-de-cuir de notre football, des comparses qui ont poussé l’hypocrisie jusqu’à se référer à la légitimité des observateurs-supporters, ils sont, comme d’habitude, naturellement prêts à acheter les droits de retransmettre en exclusivité cette cérémonie de justice expéditive qui ouvrira sûrement le fameux rituel du bûcher des vanités !

Abuser le gendarme, mode d’emploi

Aujourd’hui cependant, il va de soi que personne ne met en cause l’intégralité de notre corps arbitral. En football, l’arbitre peut être floué, dupé même ! Et donc, le simulacre, la tricherie même parfois  font partie intégrante du jeu (Maradona l’a proclamé après la main de Dieu, et Ali Ben Naceur n’y a vu que du feu). En football, l’important, c’est de marquer. Donc, tricher à bon escient, avec modération et discrétion, fait partie du jeu. C’est comme ça et gloire au footballeur qui sait tricher, et à mort l’arbitre trop naïf ! Franchement, la tricherie exemplaire fait toujours, et forcément, un tabac dans toutes les écoles de fair-play (ce  but de la main de Michael Eneramo, digne des meilleurs volleyeurs du monde). Qu’à cela ne tienne, aujourd’hui,  la position d’arbitre  réclame rapidité, finesse et intelligence, sans oublier surtout l’aptitude à être le dernier recours au moment des difficultés.

Une mise en examen tous les quarts d’heure

Passons à certaines situations de jeu où l’arbitre est mis à mal, comme les joueurs d’ailleurs. L’accrochage, par exemple, est une situation ambivalente pour laquelle deux décisions contraires peuvent être aussi légitimes l’une que l’autre, illustrant le propre de l’arbitrage en football, soit la nécessité d’interpréter. On pourrait penser que ce «fait de jeu» confère une tonalité négative ou positive. Mais c’est, au final, tout le temps source de divergences exprimées, même si, de toute façon, l’équipe lésée va, d’emblée, suspecter l’arbitre… d’être malvoyant ! Le postulat est donc connu: les arbitres sont mystérieusement, universellement nuls ! En long et en large, toutes les 15 minutes (et on est conciliant en l’état), les décisions de l’arbitre seront mises en examen (la plupart du temps en visionnant des ralentis), exclusivement pour les contester ou les critiquer. Et puis, par la suite, aucun coup de sifflet ne sera porté au crédit de l’arbitre, sinon avec des sarcasmes ! Après coup, l’on parlera de sifflets arrangeants, donc implicitement erronés…

Et l’erreur objective alors ?

Ce faisant, et ça passe sous silence d’ailleurs (surtout sur les plateaux TV à l’exception d’Al Kass dernièrement), aucune décision de l’arbitre n’est qualifiée d’erreur objective, pas même sur la situation d’un potentiel penalty (le verdict et celui des assistants vidéo, pour être contestable, n’est pas erroné pour autant). Parfois même, sur l’action d’un penalty, le choix, qui semble le plus légitime pour l’arbitre, entraîne par la suite un réquisitoire constant, ponctué de jugements définitifs, de procès d’intentions, de spéculations, de contre-vérités et de réflexions lourdes et gratuites qui portent à confusion.

Sans aucun doute

Aujourd’hui, dans une atmosphère tendue pour ne pas dire délétère, quand on voit par exemple les joueurs multiplier les actes d’antijeu, l’intervention-sanction de l’arbitre donne lieu à un déchaînement de la part du banc. On vous épargne aussi le traitement arbitral suite à une certaine nervosité des joueurs sur fond de  dureté des contacts. S’il ne réagit pas, il sera taxé de faible. S’il riposte, il sera qualifié d’excessif par tout le microcosme sportif. Tous ces procédés sont bel et bien connus. Reprocher à l’arbitre le comportement des joueurs et l’application du règlement. Assurer, sans la moindre certitude ou à tort, qu’il s’est trompé. Lui reprocher des décisions justifiées, anodines, ou même jugées bonnes. Décréter que son interprétation, bien que légitime, est une erreur (sans craindre de déplorer que des joueurs contestent !)  Mais quelle ironie ! Dommage, car avec cette attitude de défiance permanente envers nos arbitres, alors que ces derniers frôlent pourtant la lucidité et l’exemplarité à plusieurs reprises (le cas de Sadok Selmi par exemple), le résultat est sans appel et personne n’y gagne. En clair, le fait de ne sélectionner aucun arbitre du champ tunisien pour la CAN et sûrement pour le Mondial en est ainsi la parfaite illustration. Sincèrement, tirer à boulets rouges sur l’arbitre est regrettable, même quand la faute de l’homme en noir est avérée (même si ça saute aux yeux). Et c’est valable d’autant plus que la vérité est que cet éternel malentendu, impliquant la nécessité d’interpréter des actions souvent ambivalentes et de trancher pour permettre au jeu de se poursuivre, est par nature discutable. Bref, l’ignorance de ce principe fait inévitablement dégénérer la discussion en procès malhonnête, qui flatte la bêtise et entretient la vindicte. Vindicte envers un officiel du jeu, victime de l’obsession et de la fixation de certains. En l’état, il est désormais difficile chez nous de focaliser sur le jeu. Non, on préfère gaver les fans de ressentiments  qui alimentent en continu une détestation des arbitres, qui est en réalité une détestation de l’arbitrage et du football tout court ! Et pour tous ces experts en arbitrage ou plutôt en ré-arbitrage, la conspiration permanente finit toujours par l’emporter sur le spectacle du football, conséquence d’une flemme incommensurable, elle-même assortie d’une démagogie crasse !

Une haine pathologique, un aveu implicite

Disons le sans détour, ce fanatisme maladif, cette haine pathologique, a contaminé une large part de la presse sportive tunisienne depuis plus de 30 ans.

C’est souvent illustré par ces comptes rendus de matchs consacrés exclusivement à l’arbitrage : vol manifeste par-ci, caprices de l’arbitre par-là. Quand le jeu en vaut la chandelle, si ça coince pour certains, l’arbitre taxé de malveillant sera celui qui aura pourri un peu plus une fin de rencontre tendue ! Il faudra pourtant se guérir de cette maladie imaginaire un jour. Il faudrait se rappeler comment on en est arrivé là. C’est-à-dire comment les experts de la lucarne footballistique ont, pierre par pierre, construit ce tribunal permanent, à coups de ralentis et de «révélateurs», qui a fini par liquider la réflexion sur l’arbitrage, tout en entretenant la méconnaissance des règles et de leur fonction ! Nous pouvons même pousser la réflexion jusqu’à dire qu’au niveau continental-mondial, l’on s’est tellement (et totalement) désintéressé des moyens d’améliorer la qualité de l’arbitrage, qu’on a mené une campagne univoque et aveugle en faveur de l’arbitrage vidéo, le recours à une technologie, qui, en passant, ne laisse le choix qu’entre des impasses, soit l’aggravation des polémiques et de la malveillance générale surtout.

C’est clair, aujourd’hui, le dénigrement de l’arbitrage, jadis un folklore, est devenu actuellement une industrie. Au final, maintenant, quand on aime un arbitre, c’est uniquement parce qu’il porte le bon chandail ! Demandez-le à Slim Jedidi quand il a été verbalement, et non moins frontalement attaqué par Youssef Zouaoui il y a quelques années, alors que l’arbitre n’a aucunement  changé le destin de la rencontre.

Voilà, en somme, ce qui ternit l’arbitrage et fondamentalement le football tunisien. Pour conclure, rappelons qu’un match de football, c’est un contexte, un enjeu, une philosophie, un état d’esprit qui change en fonction des équipes et de la compétition. Et le gendarme du jeu n’est pas là pour appliquer des règles sans psychologie ni discernement !

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