Culture

Culture sonnante et trébuchante : L’ingratitude culturelle

Par Habib BOUHAWEL

On ne le sait que trop bien, nul n’est prophète en son pays. Et cet adage nous va comme un gant, Tunisiens que nous sommes et peuple insoumis aux règles d’usage de la bienséance culturelle et rebelle au devoir de reconnaissance qui devrait être dû à nos élites du savoir. L’histoire nous en est témoin.

Les nations normalement constituées vouent, à défaut de culte, un respect sans faille à leurs élites de la culture et du savoir en général. Les civilisations majeures fonctionnent ainsi, parce qu’elles n’ignorent pas que la grandeur d’une nation, c’est d’abord l’œuvre de ses divinités terrestres avant d’être le résultat d’une hypothétique et virtuelle bénédiction céleste.

Mais nous en sommes là à dénigrer consciencieusement le meilleur de nous-mêmes et à défigurer nos figures les plus méritantes. Il est de coutume dans ce pays de platitude culturelle de dénier l’intelligence où qu’elle se manifeste et de marginaliser les prouesses de l’esprit, sitôt pressenti le risque d’atteinte à ce confort intellectuel qui se satisfait de notre légendaire banalité quotidienne. Nous sommes un pays qui se méfie de ses héros et qui désacralise le génie. En revanche, il bénit le trivial et s’entiche de la baliverne et des cracheurs de feu des fêtes foraines. Ce peuple est marchand dans l’âme, et comme tout bon marchand qui se respecte, il a maille à partir avec les subtilités de certaines activités cérébrales supérieures dont le concept lui échappe. Telles la créativité, l’innovation, l’idée subversive et la remise en question de l’ordre établi, ce dernier étant garant  de la bonne marche des « affaires ».

Méfiance, persiflage et parfois hostilité caractérisent ce rejet de la différence et cette gêne qu’on ressent en face de l’indu, de l’inédit et du baroque. Celles ou ceux qui ont osé prendre une voie réprouvée par le bon sens commun ou politique ont été considérés dans le meilleur des cas, comme des marginaux.

Fossoyeurs de la mémoire

Les exemples sont légion et dénotent avant tout une erreur du système.  Ce même système qui nous a toujours gouvernés, et qui, à travers institutions, groupes d’influence, propagande et instrumentalisations diverses, a toujours réussi à maintenir la mesure qui sied le plus à ses intérêts. Ces mêmes institutions, groupes et procédés ont fait de Hannibal et de la famille barcide en général, des parias et des fauteurs de troubles. La cité marchande ne pouvait en aucun cas se résoudre à l’aventure guerrière. En fin de compte, l’allégeance à l’ennemi et le refus de l’audace ont mené Carthage à la destruction. Plus tard, la fameuse reine berbère El Kahéna mena une lutte patriotique contre ce qu’elle considérait raisonnablement comme l’envahisseur, aussi arabe et musulman soit-il. Cette Jeanne d’Arc avant l’heure aurait pu figurer dans notre panthéon et servir d’adjuvant à notre fibre nationaliste. Aucun feuilleton ni film, aucun roman digne de ce nom, aucune plaque de rue ni même de ruelle, qui commémore la geste épique d’une patriote dont l’action devrait être placée dans son contexte historique, celui d’un chef défendant son territoire et qui ne pouvait présumer du caractère missionné, divin ou supposé comme tel de l’envahisseur.

Plus près de nous, Aboul Kacem Chebbi fut voué aux gémonies. Son œuvre est reprise dans les langues les plus courantes de la planète, notamment ce vers d’une envolée lyrique hors du commun, qui fait plier la destinée à notre vouloir et qui ne finit pas de condamner le poète, jusqu’à nos jours, pour apostasie. Feu Mustapha Khraïef évoque, dans un de ses écrits, l’ampleur de l’acharnement contre Chebbi et Tahar Haddad, autre figure du courant novateur, en décrivant comment certains « envoyaient en catimini leur crachat sur les chaises utilisées par les deux amis ».

On en arrive à Mohamed Talbi, une des figures les plus marquantes de cette action régénératrice qui s’inscrit dans un courant réformateur encore hésitant et timide, et qui n’échappe pas, dans cette Tunisie « finalement démocratique », au retour de manivelle de réflexes ataviques, ayant la peau dure et reprenant les sempiternels arguments castrateurs. L’association qu’il préside se voit subitement refuser, abusivement, l’espace de la Bibliothèque nationale où étaient programmés, depuis des semaines déjà, trois débats, dont un autour « du prêche du vendredi, entre discours haineux et terrorisme ». On peut être  pour ou contre M. Talbi, mais on ne peut nier au personnage la haute stature nationale et internationale qu’il s’est taillée tout au long d’années d’un militantisme singulier, malmenant des mœurs bien ancrées dans la conscience collective et remettant les pendules de nos croyances à l’heure de l’analyse rationnelle. Considérant comme apocryphe tout ce qui est extra-coranique et appelant à une réforme de l’exégèse, il ne s’est pas constitué que des sympathisants. Maintes fois menacé de mort par les zélateurs de tous bords, ce frêle et presque centenaire historien, Ibn Khaldoun des temps modernes et auteur de dizaines d’ouvrages et d’écrits, dont une monumentale enquête qui bouleverse tout ce qu’on sait des évangiles et du Jésus biblique.

« Ecce homo », aurait pu aussi lancer ceux qui ont  accusé méchamment M. Talbi de « takfiri ». Tel Ponce Pilate, il a été livré à la foule au nom d’une argumentation qui ne convainc personne, et qui a déjà suscité une belle levée de boucliers.

Il est vrai que notre pays a franchi un grand pas vers la démocratie. Reste à trouver des démocrates.

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