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CAN 2022 : au stade de Limbé, « il y a la guerre mais je suis là parce que j’aime trop le football »

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Avec « Le Monde Afrique », suivez la CAN 2022 sur WhatsApp Des supporteurs du Mali au stade de Limbé (Cameroun), le 26 janvier 2022. SUNDAY ALAMBA / AP

Solange Angwi manque de se renverser de son siège. Depuis le début du match opposant le Mali à la Guinée équatoriale dans le cadre des huitièmes de finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de football, la jeune femme de 26 ans se lève à chaque prise de balle équato-guinéenne pour encourager les joueurs. « Allez-y, allez-y ! Courez, faites attention », s’époumone cette styliste aux tresses rouges.

Autour d’elle dans les gradins du stade de Limbé, cité balnéaire située dans le sud-ouest anglophone du Cameroun, où se joue la rencontre ce mercredi 26 janvier, la plupart des spectateurs ont pris fait et cause pour le Mali. Mais Solange, elle, a choisi de soutenir la Guinée équatoriale où vit sa grande sœur.

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Ce jour-là, Limbé accueille son dernier match de la CAN. Solange, « passionnée de football », s’est rendue au stade pour la première fois depuis le début de la compétition. Lorsque son frère ainé lui a offert son ticket, elle a d’abord « hésité par peur ». Peur d’une bousculade d’abord, alors qu’à Yaoundé, lundi 24 janvier, un mouvement de foule au stade Olembé a fait huit morts et 38 blessés. Peur, aussi, concernant les conditions de sécurité alors que cette partie du pays vit sous la menace séparatiste.

Depuis 2017, le Nord-ouest et le Sud-ouest, les deux régions anglophones du Cameroun, sont plongées dans une guerre civile entre l’armée camerounaise et les séparatistes qui luttent pour l’indépendance de cette partie du pays. D’après l’organisation non gouvernementale International crisis group (ICG), plus de 6 000 personnes ont été tuées dans ce conflit et plus de 500 000 autres ont été contraintes de quitter leur domicile pour se réfugier dans les forêts environnantes, les régions francophones du pays ou encore au Nigeria voisin.

Militaires armes au poing

Les leaders sécessionnistes ont menacé de s’en prendre à l’événement. Avant le début de la Coupe d’Afrique, plusieurs explosions ont retenti à Buea, la capitale régionale du Sud-ouest, faisant des blessés. L’armée a renforcé ses effectifs et tout le long des routes, des militaires, armes au poing, surveillent et contrôlent les voitures. « Ils veulent s’assurer qu’on ne transporte pas d’armes ou de bombes », explique notre chauffeur.

Mercredi 12 janvier, des échanges de tirs entre les soldats et groupes armés ont fait plusieurs blessés à Buea, abritant des équipes de la CAN. Les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent régulièrement les exactions commises par les deux camps. « J’ai peur des amba boys (l’autre nom des séparatistes). Mais je ne voulais pas manquer l’unique opportunité de voir en live un match de la CAN. Je suis là juste parce que j’aime le football », précise Solange. Comme elle, de nombreux spectateurs disent être là pour « voir les joueurs en chair et en os », « regarder le beau jeu » et « se distraire ».

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Albert Mbih, fan de Lionel Messi, du FC Barcelone et du Paris Saint-Germain, assiste à son troisième match, « même si j’ai toujours peur qu’une bombe posée par les séparatistes puisse exploser ». Ce quadra au look soigné, est en conflit avec « tout le monde » dans sa famille « à cause du football et cette CAN ». Sa mère lui reproche de soutenir « le gouvernement » alors qu’elle a dû fuir la localité de Jakiri, dans le Nord-ouest, pour se réfugier chez lui à Limbé. Son épouse « ne comprend pas » comment son mari, « peut célébrer » alors qu’elle « pleure encore son frère et d’autres membres de sa famille tués ».

« Je sais qu’il y a la guerre mais je suis là parce que j’aime trop le football. Je ne soutiens personne, ni l’armée, ni les séparatistes, insistait ce père de quatre enfants, deux heures avant le match. Chez moi, quand je rentre du boulot, je ne mets que les chaînes sportives. Du matin au soir. »

« Le football est magique »

Trois rangées plus loin, Dylan, yeux écarquillés, s’extasie sur tout : « le stade qui est beau comme ceux des blancs qu’on voit à la télé, l’écran géant, les gens ». Plus tôt dans la journée, des dizaines de tickets gratuits ont été distribués dans son quartier à Limbé. Certains ont choisi de ne pas venir « parce qu’ils ont peur aussi ». Il a pris le sien car, « pour la première fois de ma vie, je voulais voir un match de football en direct ». Surtout il ne craint rien : « il y a des militaires et des policiers partout. Ils nous protègent même au retour », assure ce collégien.

Près de lui, Alain et Modeste, ses deux meilleurs amis, opinent du chef. « J’aime le terrain. J’aime les joueurs. J’aime l’ambiance. Les cris. Les chants. J’aime tout », se réjouit Alain Mbuh, masque rose sous le menton. « Le football est magique. Ça apporte de la joie ou de la tristesse. Dans tous les cas, quelle que soit l’équipe qu’on soutient, on rentre du stade avec de l’émotion », s’exclame Hannah, une jeune enseignante qui a reçu de son responsable un ticket gratuit.

Un avis partagé par Guy Stephen, son collègue, enseignant de mathématiques, qui espère « quand même qu’après la joie de la CAN, on pourra penser à résoudre la crise anglophone. Il y a déjà eu trop de morts ». Malgré le tournoi, loin des projecteurs, les violences n’ont pas cessé au Cameroun anglophone : un sénateur a été assassiné tout comme plusieurs militaires et civils.


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