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Agriculture: Sols et couvert végétal : le piège du biochar !

Par Hedi Jelassi

En l’espace d’un siècle et demi, plus de la moitié des terres les plus productives de la planète ont disparu sous la pression des activités humaines : déforestation, agriculture intensive peu respectueuse de l’environnement, irrigation, urbanisation, et pollutions diverses. La couche arable, principale composante de notre système agricole nourricier, celle qui nous fournit la presque totalité de nos besoins alimentaires (95%), est de plus en plus abîmée.

Seulement une telle dépendance du sol ne pourrait être sans conséquences sur la vie économique, sociale et politique des populations. Toute baisse de la production agricole est systématiquement génératrice de tensions sociales, d’instabilité politique et de migrations massives. Les projections d’un rapport du think tank Global Humanity Forum de l’an 2009 tablent sur 135 millions de réfugiés pour cause de désertification à l’horizon 2045. Or au rythme où vont les choses, en plus des guerres régionales entretenues par les marchands d’armes occidentaux, le désastre serait atteint plus tôt que prévu.

L’état des lieux

En parcourant nos campagnes, on réalise que la terre a été abusivement exploitée. La dégradation du couvert végétal a entraîné  celle de la biodiversité et celle de l’eau en quantité et en qualité. C’était plus facile de défricher que de planter des essences variées et moins coûteux d’étendre des emblavures que d’engraisser et d’enrichir le sol. Les charbonniers et les incendies ont réduit la résistance de la forêt et ont restreint son étendue. Le bétail avec le surpâturage a fait disparaître les jeunes pousses. C’est ainsi que la forêt a fait place à la garrigue et les steppes d’alfa ont cédé le terrain à une végétation peu résistante aux processus d’érosion qui règnent au centre du pays.

Le tournant des années 70

L’accroissement démographique des années 70 a entraîné l’augmentation des besoins alimentaires et une urbanisation anarchique sur l’ensemble du territoire. D’ou une forte pression sur les sols productifs. En conséquence, on s’est tourné vers des sols plus pauvres, marginaux et difficiles à restaurer. Les emblavures et l’arboriculture se sont étendues sur des terres de parcours et d’autres à contraintes et peu fertiles.

L’exploitation de ces terres selon des techniques culturales agressives que ce soit  en sec ou en irrigué a favorisé l’érosion hydrique, éolienne ainsi que la salinisation des  agro-systèmes.

Ainsi aujourd’hui on compte 3 millions d’hectares de terres «abîmées» par l’érosion et qui se répartissent sur les gouvernorats du Nord, et surtout le Centre-Ouest et le Sud (Siliana, Le Kef, Kairouan, Sidi Bouzid, Kasserine, Gabès, Médenine et Tataouine).

Dégradation du couvert

végétale

Si aujourd’hui le couvert forestier couvre à peine 8% du territoire, alors qu’il était à presque 50% au début du premier millénaire, c’est que l’ensemble des peuples ayant vécu sur ces terres sont responsables de la dégradation du patrimoine sylvo-pastoral du pays.

Les sédentaires comme les nomades, les Berbères, les Phéniciens comme les Romains, les Arabes…. sont tous responsables de cette dénudation des sols de la Tunisie.

L’inventaire forestier le plus récent et élaboré à partir des images satellites (Landsat) évalue les forêts et les espaces de parcours à 5,1 millions d’hectares avec seulement 1,2 million de vraies forêts et de garrigue contre 3,9 millions d’hectares de terres de parcours en propriété collective et privée. Quant à la surface agricole utile (S.A.U), elle est de l’ordre de 5,4 millions d’hectares (grandes cultures et arboriculture) mais les terres réellement fertiles ne dépassent guère 3 millions d’ha alors que les terres incultes (jebel, sebkha, erg) totalisent environ 5 millions d’ha.

Quelles solutions ?

Les conditions ingrates qui pèsent sur toute mise en valeur agricole ou forestière sont dépendantes d’un contexte environnemental difficile, avec un climat de type méditerranéen à dominante saharienne caractérisé par l’insuffisance pluviométrique et la fragilité des sols.

D’après les études pédologiques, la teneur en matière organique de 71% des sols agricoles tunisiens est inférieure à 1%, alors que la moyenne pour les zones tempérées se situe entre 2 et 4%.

Pour corriger ces carences de fertilité, la sensibilisation de l’agriculteur aux bonnes pratiques agricoles correspondantes aux spécificités des différentes régions bioclimatiques est déterminante. Elle doit passer par l’encouragement aux engrais organiques tels le fumier et le compost pour augmenter la biomasse et améliorer les propriétés physico-chimiques des sols.

Aussi la mise en défens des parcours avec l’accélération des cadences de reboisement forestier et pastoral et l’arrêt du défrichement de la steppe d’alfa en plus d’une législation adéquate sont les conditions nécessaires pour la consolidation du couvert végétal.

Notre forêt fait partie de ces forêts méditerranéennes qui sont aussi difficiles à reconstituer que faciles à détruire.

Il est à rappeler que les deux précédents programmes nationaux de reboisement (1990-2001 et 2002-2011) ont permis la reforestation de 320.000 ha avec un taux de réussite de 65%. Celui en cours (2015-2024) est axé sur une meilleure gestion des écosystèmes forestiers et le développement social.

Un fertilisant nommé biochar !

Le biochar ou charbon biologique qu’on essaye d’introduire dans la correction des sols dans notre pays est un amendement organique en usage dans les pratiques agricoles des régions tropicales et équatoriales avec des sols acides et gorgés d’eau.

Produit par pyrolyse d’une biomasse portée à une température élevée et nécessitant une technologie coûteuse, le biochar ne paraît guère adapté à nos sols agricoles fort alcalins (en majorité calcaires, à plus de 80 %) avec un pH supérieur à 8.

A ces inconvénients majeurs s’ajoute l’impossibilité de le fabriquer localement, faute de biomasse et une courte période de végétation d’herbes adventices, sans compter sa pauvreté chimique en nutriments.

Est-il donc raisonnable de recourir à une technique pour développer un commerce qui se trouve en conflit avec son environnement naturel fragile et sensible à la dégradation ?

Faut-il  détruire le peu de forêts qu’on possède pour produire des engrais seulement utiles à des surfaces limitées (comme les pépinières), peu rentables et seulement en régime irrigué ?

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