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Adel Ltifi, Homme politique et universitaire, à La Presse: «Le devoir de sauver l’Etat et garantir une démocratisation stable»

Universitaire, essayiste, journaliste, Adel Ltifi est docteur en histoire contemporaine de la Tunisie, chargé d’enseignement à l’université Paris 3 Sorbonne nouvelle. Il a publié en 2020 un livre intitulé «Etat, révolution et modernité. De l’exception arabe à la spécificité tunisienne». Son projet politique «Takadom» (Progrès), en est à ses premières gestations. Adel Ltifi se présente en effet comme une alternative aux dirigeants actuels. Ses récentes sorties médiatiques ont été remarquées, du fait qu’il élève le débat en apportant un éclairage édifiant aux enjeux sociopolitiques de la Tunisie d’aujourd’hui. Il a su apporter la pensée rationnelle dans le champ politique et il s’en revendique.

Commençons par deux questions sur le passé récent, et sur la genèse de la situation actuelle. Ennahdha a dirigé le pays directement ou de manière indirecte pendant plus de dix ans, le mouvement est-il responsable de la crise multidimensionnelle qui frappe la Tunisie aujourd’hui ?

Bien que la crise tunisienne soit multidimensionnelle, elle reste à la base une crise politique due à la contradiction entre les enjeux qui ont animé les acteurs politiques, d’une part, et les vrais besoins de la Tunisie post-révolutionnaire, d’autre part. En effet, l’objet de la politique devait être la démocratisation et la gestion des affaires publiques (économie, santé, emploi, environnement…) en vue de subvenir aux attentes de la société. Or, le parti Ennahdha, après son accès au pouvoir en octobre 2011, s’est concentré uniquement sur le contrôle de l’appareil de l’Etat rendant ainsi le pouvoir objet principal du politique aux dépens de la démocratisation et surtout aux dépens de la gestion des affaires publiques. Cela est compréhensible dans le cadre de la pensée des islamistes comme manifestation majeure des cultures préétatiques. Mais le problème, c’est que la logique de la quête du pouvoir (dans le sens de contrôler l’appareil de l’Etat) a été reproduite par le parti Nida et son leader Béji Caïd Essebsi, puis par Youssef Chahed sous le slogan «Tawafek». Si la responsabilité d’Ennahdha est incontestable parce qu’il est le parti qui est resté le plus longtemps au pouvoir avec une implication dans la banalisation du terrorisme, il ne faut pas oublier la responsabilité de Nida Tounès.

En dehors de ses partisans inconditionnels, Ennahdha n’est plus populaire auprès d’une grande majorité de Tunisiens. Est-ce la fin de l’islam politique en Tunisie ?

Je pense que le rétrécissement de la base populaire des islamistes était inévitable pour trois raisons. Premièrement, l’islamisme n’a aucun projet réel qui correspond aux attentes de la société (emploi, égalité sociale, santé…). Les islamistes ont donné plutôt l’image d’être avides de pouvoir et de profiter de l’argent de l’Etat et des compensations. Deuxièmement, le parti Ennahdha a essayé d’introduire une culture d’extrémisme religieux contradictoire avec les habitudes sociopolitiques des Tunisiens. D’où le retour en force en 2012 et 2013 des symboles de l’identité nationale (Bourguiba, la culture maraboutique, les habits traditionnels…). Enfin, l’implication, au moins politique, de ce parti dans la mobilisation des jeunes Tunisiens pour le Jihad en Syrie, dans les assassinats politiques et dans la création d’un organe de renseignement secret parallèle. Toutes ces affaires sont entre les mains de la justice.

Revenons à la séquence actuelle. Vous avez appelé au boycott du référendum et maintenant vous appelez au boycott des élections législatives, pourquoi ?

C’est l’objet du référendum et l’objet des législatives qui imposent ce boycott. Un référendum basé sur une pseudo-consultation en ligne n’est qu’une escroquerie. La constitution de Kaïs Saïed tue l’esprit constitutionnel en imposant un président au-dessus de la Constitution. Des législatives ? Pourquoi ? Pour un parlement incapable de légiférer ? Ça n’a aucun sens. La feuille de route proposée par le Président est une voie vers le pouvoir de la personne imbue d’un certain messianisme.

N’est-ce pas une opposition passive que vous prônez ?

Le boycott, dans les conditions expliquées, n’est pas un simple positionnement politique. C’est plutôt un devoir pour sauver l’Etat et garantir une démocratisation stable. Le boycott est une opposition active.

Dans le paysage politique, ceux qui soutiennent Kaïs Saïed sont majoritairement des petits partis récemment créés ou bien certaines formations nationalistes, comment l’expliquez-vous ?

On distingue deux types de nouveaux partis. En premier lieu, les partisans de Kais Saïed, dans leur hétérogénéité, qui veulent profiter du processus actuel pour s’imposer comme nouvelle élite politique. En deuxième lieu, d’autres nouveaux partis formés par d’anciens acteurs politiques souvent connus par leur transhumance partisane et souvent prédisposés à collaborer avec n’importe quel contexte même liberticide. Pour ce qui concerne les nationalistes arabes, il n’y a rien d’étonnant. C’est juste une vérité qui se dévoile. Le nationalisme arabe est une idéologie préétatique conservatrice et antidémocratique. Ce nationalisme a trouvé dans la personne de Kais Saïed une incarnation.     

Comment jugez-vous le projet de construction par la base que défend le Chef de l’Etat ?

Pour résumer, je dirais que le «projet» de construction par la base représente une menace et pour l’Etat et pour la démocratie. Une menace pour l’Etat par la mobilisation de la culture préétatique (islamisme dans l’article 5 de la Constitution, régionalisme dans le mode de scrutin et nationalisme arabe qui est derrière la discrimination envers les Tunisiens binationaux). C’est un «projet» qui substitue les solidarités régionales, ethniques et religieuse à la solidarité nationale. Il est aussi une menace pour la démocratie par la dépolitisation du peuple, car la participation du citoyen à la vie politique est confinée dans le cadre du quotidien local sans vraie participation au débat public désormais incarné uniquement par un président messager. En somme, le «projet» de la construction par la base n’est en réalité qu’une destruction par la base.

  

La Tunisie pionnière en matière des droits des femmes, moderne et progressiste, est-elle en danger ?

Il est vrai que les dynamiques conservatrices ont bien fonctionné après la révolution surtout avec l’expérience des islamistes au pouvoir et même aujourd’hui. Mais je pense que la résistance féministe et civile a réussi à confirmer les acquis. Le problème, c’est que les dynamiques progressistes sont en net recul et le combat pour l’amélioration des acquis de la modernisation sociétale est presque en hibernation.

Nombreux sont les juristes et les dirigeants politiques à avoir mis en garde contre la nouvelle Constitution et certains décrets, notamment en lien avec les libertés et droits fondamentaux, est-ce votre avis et pourquoi ?

Les textes constitutionnels sur les libertés reprennent globalement les articles de la Constitution de 2014. Le premier problème, c’est que l’article 5 de la Constitution de Kaïs Saïed pourrait remettre en cause tous les articles qui garantissent les libertés. La philosophie de la Constitution est globalement liberticide. Cependant, le danger déclaré et immédiat sur les libertés sont les décrets «nocturnes» du Président, comme le décret 54 qui menace la liberté d’expression et qui légalise l’espionnage des citoyens directement par l’exécutif (le ministère de l’Intérieur) sans passer par l’avis d’un juge. 

Avant, les Tunisiens semblaient fiers d’être Tunisiens, beaucoup moins maintenant. Pourquoi selon-vous ?

Je pense que cela reflète la conjonction de trois sentiments chez les Tunisiens : un sentiment de déception après 10 ans de dérive politique. Un sentiment d’incapacité face à un vécu complexe et insurmontable (pénuries, pouvoir d’achat, chômage, sécurité, qualité de vie…) Enfin, un sentiment d’incapacité de se projeter dans l’avenir.

En dehors des démocraties installées, le principe de continuité de l’Etat ne semble pas être honoré dans des pays qui cherchent leur voie comme la Tunisie. Chaque nouveau dirigeant fait table rase du passé et tente de reprendre depuis le début à partir d’une page blanche, pourquoi ?

Cela est dû à l’absence de la politique des projets et des compétences au profit de la politique des alliances pour le pouvoir. En l’absence de projet, la diabolisation du précédent paraît le chemin le plus court pour mobiliser les électeurs. On cherche le vote de sanction et non pas le vote d’adhésion faute d’avoir un vrai projet mobilisateur. Malheureusement, cela remet en cause la continuité de l’Etat comme on l’avait déjà vu avec les islamistes en 2012 et 2013 et surtout actuellement avec Kaïs Saïed et son «projet de destruction par la base» qui menace l’Etat-nation.

Les problèmes de la Tunisie sont autant politiques que socioéconomiques. Or, il y a une idée persistante selon laquelle les grandes compétences et les vrais technocrates et autres experts ont été évincés depuis la révolution et ça continue aujourd’hui. Est-ce votre avis ?

Oui, bien sûr les compétences ont été marginalisées. Dans une logique politique qui tourne autour des alliances pour le pouvoir, faute de projets qui valorisent leurs apports, elles sont systématiquement écartées. Cela dit, il y a eu des compétences qui ont intégré la gestion des affaires publique après la révolution, mais n’ont pas obtenu de grands résultats une fois que leur action a été soumise à la volonté des politiques. Plus grave que cela, de nombreuses compétences se sont trouvées emprisonnées parce qu’elles ont appliqué des directives de leurs responsable politiques. Malmenée par une justice souvent arbitraire, l’élite compétente a préféré se retirer, provoquant une sorte de désertification du paysage politique et surtout de l’administration.

Vous êtes à la tête d’un mouvement «Takadom», quels sont les fondamentaux de cette nouvelle formation politique et quels sont ses projets ?

Takadom n’est pas un simple projet politique dans le sens direct du terme ; un parti pour gagner des élections. C’est un projet multidimensionnel, politique, économique, culturel et sociétal qui vise à pallier l’absence d’une force progressiste dans le paysage politique. En effet, trois forces dominent le paysage : le populisme conservateur de Kaïs Saïed, le nationalisme populiste de Abir Moussi et le préétatisme islamique. En somme, le paysage politique est dominé par toutes les formes de passéisme avec incapacité à se projeter dans l’avenir.

Le mot clé du projet Takaddom est la rationalisation. Rationalisation de la vie politique en instaurant l’autorité de la loi pour garantir la transparence démocratique. Rationalisation de l’Etat pour assurer l’efficacité de la gestion des ressources et des affaires publiques. Rationalisation sociale par la justice sociale, l’égalité femme/homme et les libertés individuelles. Notre objectif est d’associer démocratie, Etat national, justice sociale, libertés individuelles et qualité de vie dans un environnement sain.

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